
ie suchus avoit été choisi pour recevoir, en certains lieux seulement, les hommages
d’une pieuse reconnoissance, c’est la distance de ces mêmes lieux à l’égard du lit du
fleuve. La petite taille du crocodile sacré l’y faisoit arriver plus tôt qu’aucun autre
crocodile. C ’étoit donc comme une mission qui lui avoit été conférée : elle aura fixé
sur lui l’attention des peuples; et dans cet esprit, en effet, son culte, c’est-à-dire,
tous les sentimens d’affection que supposent de pareils hommages, ne pouvoient
être inspirés et ne convenoient véritablement qu’à des hommes souffrant d’un soleil
brûlant, et fatigués de la durée de la sécheresse. Or telles étoient les populations des
villes consacrées au suclms, des diverses crocodilopolis bâties sur la lisière du désert:
le fleuve en étoh éloigné par un grand circuit, et baignoit le pied des hauts plateaux
opposés. Telle étoit plus spécialement la position du nome Arsinoïte, où Strabon
alla rendre visite au suchus. Ce lieu, aujourd’hui la province du Fayoum, est une
sorte d’oasis écartée qui ne recevoit, qui ne reçoit que fort tard les eaux de l’inondation.
Les deux autres crocodilopolis (i) de la Thébaïde et Ombos étoient à peu près
dans le même cas (2 1. L e célèbre de Pauw (3) a fait le premier cette remarque,
dont il releva le mérite, en y voyant avec raison l’objet d’une réelle découverte:
car d’Anville, qui se trompe rarement, commit une faute en plaçant Ombos sur le
bord du fleuve et dans le milieu de la vallée. De Pauw a rétabli Ombos sur la côte
Arabique, en se fondant sur un passage d’Elien où il est dit que les Ombites
avoient creusé de grandes fosses dans le roc, afin d’y conserver l’eau nécessaire à
l’arrosement des terres, et dont, ajoute Élien, ils tiroient encore parti pour y
nourrir toute l’année leurs crocodiles sacrés. J’ai passé à Ombos; j’en ai visité les
monumens, et tous mes honorables amis et collègues ont, comme moi; étant sur
les lieux, rendu hommage à la sagacité de l’auteur des Recherches philosophiques.
Cependant les ruines de cette ancienne ville se voient aujourd’hui sur le bord
du fleuve; mais il n’y a rien à inférer de là contre les remarques précédentes,
nos ingénieurs ayant reconnu l’ancien lit du fleuve dans un autre bras situé loin
d’Ombos, et ayant très-bien constaté que ce déplacement est récent.
( i ) Je crois devoir rappeler la valeur du mot crocodilopolis
: il n’est point la traduction d’un terme correspondant
dans l’ancien idiome Egyptien ; jamais il n’y eut
dans la vallée du Nil de ville ainsi nommée par ses habi-
tans. Ces noms de villes, CrocodilopolisHeliopolis, Oxy-
rhynchus, & c . , n’étoient que des équivalens que les
Grecs créèrent à leur usage et qu’ils se rendirent propres
pour éviter d’employer des noms qu’ils rejetoient comme
peu euphoniques. Cependant ceci ne dura que jusqu’à la
dynastie des Lagides; depuis, les Grecs, entrés plus intimement
dans la connoissance du pays, de sa géographie
et de sa population, nommèrent, comme les Egyptiens,
les villes consacrées au culte du crocodile. Hérodote, au
contraire, qui appartient à la première époque, a évité
de nommer Ombos et la ville du Fayoum, bien qu’il ait
voulu désigner ces deux villes, quand il vint à parler
des honneurs que l’on rendoit au crocodile dans les environs
de Thébes et sur les bords du lac Moeris. En
effet, rien de semblable n’avoit lieu à Thèbes même;
mais dans cette capitale au contraire, comme dans toutes
les villes situées sur la rive du fleuve, on y faisoit une
guerre active au farouche et insatiable crocodile.
(2 ) Voyez ci-dessus, page 221. La Carte anciennett j
comparée de l ’Egypte, par M. Jomard et le colonel Jacotin, ;
présente quatre villes placées dans cette condition : 1.° Crocodilopolis,
chef-lieu du nome écarté qui touche à celui
de Memphis; 2.0 Crocodilopolis dont les restes sonti
Adfa, dans le nome Aphroditopolites de la haute Egypte,
à l’ouest de Ptolémaïs; 3.0 Crocodilopolis dont l’emplacement
correspond à Qery, dans le nome Hermonthites,
d’après le passage de Strabon {liv. x v i i , page 817), qui
met cette ville entre Hermonthis et Latopolis ; 4.0 Ombos,
chef-lieu du nome Ombites, qui, suivant Elien (Anun■
X, 21 )., adressoit un culte au crocodile, ce qui est bien
démontré d’ailleurs par les nombreux tableaux où on la
représenté sur les monumens. y oyez Ant. vol. 1, pi- 39a
46; Ant. Descr. ch. IV ( tome 1, page 1 ) et ch. XVII
( tome I I , pag. 3 et suivantes ).
( 3 ) Recherches philosophiques sur les Egyptiens et sur
les Chinois, tome II.
Maintenant tout fait a sa conséquence immédiate, et c’en est une de quelque
v a l e u r , sans.doute, que • l existence bien établie dune petite espèce de crocodile
vivant dans le. Nil auprès d un crocodile d’une taille gigantesque. O r , qu’on y ait
connu un tel crocodile remarquable par des mâchoires susceptibles d’une moindre
action, en raison de leur plus grande longueur, cela est incontestable; car je viens
de décrire ce crocodile ; j en produis des dépouillés obtenues de l’état ancien aussi
bien que fournies .par l’état moderne.
Tout fait, ai-je,idjt, a son immédiate conséquence. L ’existence bien constatée
du Ww:,e$t une clef pour ,1 intelligence de..beaucoup de passages répandus dans
les livres des anciens;, elle y introduit la plus heureuse concordance.
Ainsi est éclairci et justifié dans ses -motifs un dire d’Eusèbe ( i ): s’appliquant
aux habitans des diverses.,crocodilopolis. Sous ie symbole du crocodile , objet
de, leur culte, ils .entendoient spécifier 1 ensemble des avantages dont ils alloient
être redevables a 1 avènement des nouvelles eaux, leur apportant le bienfait,pour
eux, dune boisson plus salutaire, e t ,pour leurs terres, d’un arrosement profond et
vivifiant; ,çp qu’ils imaginèrent d’exprimer, dans l’écriture hiéroglyphique, par des
bateaux que ¡des crocodiles s’occupoient à,remorquer. D on c, quant à cela du
moinsi l u îais.on humaine fut et est affranchie du reproche d’absurde superstition,
et les anciens Égyptiens, de celui de: se plaire a une alliance d’idées ridiculement
contraires;.reproches que 1 on fondoit sur; de certaines allégations, et, par exemple,
sur celles suivantes, des récits d’Hérodote : Les crocodiles sont sacrés dans quelques
provinces, e,t ne. le sont pas dans d ’autres, ou on les poursuit même en ennemis.
Très-probablement, il ne faut attacher d’autre sens à cette phrase que celui d’une
vague généralité, laquelle, aura été inspirée à l’éloquent historien uniquement palle
besoin d un effet pour Je petit avantage, d une antithèse. Mais, au contraire, que
l’on,remplace tout le vague de cet énoncé par- les faits que cette dissertation rend
évidens* et ,çp passage est éclairci. Les Égyptiens connoissoient des crocodiles de
qualités contraires í , ils. auront, dans ce cas, agi d’une manière conforme aux procédés
de la logique humaine, quand ils eurent réglé à l’égard des grands crocodiles,
cruels et impitoyables, qu’ils les poursuivroient à outrance, et qu’au contraire ils
feroient accuèil à de plus petites espèces, qui les intéressoient moins encore par
un caiactere de douceur que par les utiles documens qu’ils en recevoient.
Celui des deux crocodiles que Ion remarqua d’abord fut nécessairement le
plus grand, que des besoins toujours renaissans, une insatiable voracité, exci-
toientbrutalement contre le repos des peuples. La religion enseignoit que Typhon,
ou le genie du mal, etoit sans cesse, sous les traits et la forme de pareils monstres,
attaché à la poursuite d’Osiris. C ’étoit porter une ordonnance de destruction
contre ces affreux animaux : la loi disposoit ainsi, au profit commun, de l’action
de tous, de la force publique. Par conséquent, elle n’étoit point privée du caractère
auguste qui lui est imprimé dans tout pays bien gouverné, celui d’être une
heureuse et fidèle expression des besoins de ia société.
( l) Pcr hornmcm crocodilo imposition, navem ingredim- vero oquampoluiaptam.[Enseb.Pmpar.evang.\\bro I I I ,
em’ mvemque significare motum in húmido, crocodilum cap. x i. )
H.N. TOME partie. K t i