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dessus et d’un vert doré à reflets sur les côtés, le ventre blanchâtre, le dos Sun
noir bleuâtre, et les nageoires d’un vert blanchâtre dans presque toute leur
étendue, d’un rouge assez v if à leur origine. A u contraire, le binny, qui a com-
munément plus d’un pied et demi de long, et qui parvient même quelquefois à
une taille de plus d’un mètre, est presque tout entier d’un blanchâtre argenté
très-brillant, avec les nageoires pectorales, les ventrales, l’anale et le lobe inférieur
de la caudale, d’un rouge plus ou moins jaunâtre.
Le Cyprinus Niloticus a été indiqué par Forskael en peu de mots, mais néanmoins
avec assez de précision : il est le plus conimun de tous les poissons du
N il, et sa chair est assez estimée des Arabes, qui le connoissent sous le nom
de lebis, lebes, ou lebse ( 1 ), De plus, les jeunes sont aussi appelés à Syout, saalt
et miguoara.
Le Cyprinus lepidotus, ou binny (2) des Arabes , est aussi très - abondamment
répandu dans le Nil; néanmoins il se vend toujours à un prix assez élevé,parce
que sa chair est très-recherchée des Arabes, qui ont coutume, pour exprimer son
exquise délicatesse, de se servir de cette phrase devenue proverbiale ; S i tu commis
meilleur que moi, ne me mange pas. Mais ce qui prouve encore mieux que ce dicton
populaire combien ce poisson est estimé en Egypte, c’est qu’il y a, principalement
à Syout èt à Qené, des hommes qui n’ont point d’autre état que celui
de pêcheurs de binnys. Ces hommes se placent à portée de l’une des anses du
fleuve, dans un endroit où le rivage est escarpé et s’élève de beaucoup au-dessus
de la surface de l’eau : là, ils se pratiquent dans le sable des excavations où ils
placent des briques qu’ils emploient à divers usages, des nattes qui leur servent de
lits et de tapis, et quelques ustensiles de ménage; et telle est leur habitation. La
pêche se fait de la manière suivante : on attache au bout d’une longue corde trois
hameçons, au-dessus desquels on met une boule très-grosse, composée de bourbe
mêlée et pétrie avec de l’orge germée ; le poids de cette boule la fait plonger
avec les trois hameçons que l’on amorce en y suspendant des dattes : l’autre
extrémité de la corde est solidement fixée' à un pieu; mais elle communique!
par une ficelle avec un bâton mince et trèsnnobile, qui sert de support à une
sonnette. On conçoit que, par cet arrangement, un binny ne peut mordre
à l’un des hameçons sans que le mouvement imprimé ébranle et agite la
sonnette et avertisse les pêcheurs : aussitôt l’un d’eux tire tout l’appareil veu
le rivage, aidé par un de ses compagnons, qui s’avance dans l’eau pour soulever
la boule. Il est à remarquer que cette boule n’est pas seulement utile comme
corps pesant; mais, au dire des pêcheurs, l’orge germée qui entre dans sa com
(1) Le mot de lebis ou lebes est particulièrement usité
dans l’Egypte inférieure, et celui de lebse dans la supérieure.
II est aussi à remarquer que ce dernier nom est, à
proprement parler, un nom générique : ainsi l’on distingue
à Syout le Lebse scira , qui est le vrai Iébis, et le Lebse
cammeri, qui est un autre cyprin indiqué par Forskael
comme simple variété du Cyprinus Niloticus. ( Cyprinus
Niloticus, var. B. )
(2) Le nom de binny ou benny, qui est u s ité dans toute
l’Egypte inférieure, et remplacé, s e u l em e n t dans un peut ■
nombre de cantons de la supérieure, par celui de
macsousa, appartient en propre au Cyprinus lepidotus;et
c’est par une erreur (déjà relevée par Sonnini et par ,
M. Cuvier)que Bruce l’avoit transporté à une espèce j
d’un genre et même d’un ordre très-différens, le Polym- ■.
mus plebeius.
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L E S C Y P R I N S . PL. p - i o . 2 S $
position répand au loin une odeur qui attire le poisson, et lè fait approcher
des hameçons, qu’il pourroit, sans cette précaution, ne pas apercevoir.
Mon pere a donné au binny le nom de Cyprinus lepidotus, parce que ses
recherches sur les animaux connus des anciens lui ont fait reconnoître en lui
le lepidotus de Strabon et d Athenee; et Ion verra, par le passage suivant que
j extrais de son mémoire ( i ), sur quelles bases il a établi cette détermination.
«On a d’abord, dit-il, soupçonné que le lépidote désignoit la dorade [Sparus
» aitrato]: on etoit fonde a ie croire sur ce que, la dorade ayant été consacrée
»chez les Grecs à la déesse de Cythère, la même que Nephthé ou l’épouse de
» Typhon, cette consécration pouvoit tirer son origine de cérémonies Égyp-
» tiennes ; mais, depuis, cette opinion fut abandonnée d’après cette autre con-
» sidération toute naturelle, que, si les écrivains Grecs avoient voulu désigner la
»dorade, ils se fussent servis, pour la détermination d’un poisson aussi univer-
» sellement connu, du terme de chrysophrys usité parmi eux. On s’est enfin fixé
»à un passage de Dorien, qui range le lépidote dans le genre des carpes ; et,
» en conséquence, Linné appliqua le nom de lépidote au Cyprinus Niloticus, la
» seule carpe du Nil connue de son temps. Mais cette détermination n’est point
»rigoureuse, puisque le Nil, ainsi que j’ai eu occasion de le savoir, renferme
» cinq carpes a chacune desquelles le passage d A thénée pourroit également
» convenir. Il devient donc nécessaire d’examiner à laquelle de ces espèces il se
»rapporte exclusivement. L e nom de lepidotus, qui signifie écailleux, indique
»assez un caractère distinctif et bien tranché; car par ce mot les anciens ne
» voulurent pas exprimer que le lépidote étoit le seul poisson du Nil recouvert
» d écaillés, puisque toutes les especes de ce fleuve, les silures exceptés, en sont
»également revêtues : mais par cette dénomination ils entendirent, ainsi que
»nous apprend un passage du faux Orphée [libell. de lepid.), l’espèce la plus
» remarquable par la grandeur et leclat argenté de ses écailles. Or la carpe qui
» peut justifier le nom d’écailleuse par excellence, celle en laquelle on admire les
» écailles les plus larges et les plus beaux reflets argentés, est indubitablement l’es-
» pece publiée par Forskael sous le nom de Cyprinus binny. C ’est, en conséquence,
» a cette espece que je crois devoir rapporter la dénomination de lépidote. »
Il suit de cette détermination que le binny est le poisson qui, suivant Stra-
bon (2), partageoit seul avec 1 'oxyrhynchus les honneurs d’un culte universel;
et cest ce que confirment de la manière la plus authentique de nouvelles
découvertes faites en Egypte. Dans le grand nombre de momies que le savant
voyageur M. Passalacqua a rapportées de la necropolis de Thèbes, il s’est trouvé
plusieurs poissons qui appartiennent, comme mon père l’a constaté (3 ), à'
(i) Mémoire déjà cité, intitulé, Recherches sur les publié en 1798, est antérieur à l’époque'où le travail de
animaux du Nil connus des Grecs.— J’ai déjà dit que ce mon père a pu être connu du public,
mémoire a été écrit en Égypte pendant le siège d’Alexan- (2) Kqyeç plus haut, page 272, note 2.
ne, et lu à 1 Institut en 1802 ; et je rappelle ici ces cir- (3) Examen des animaux vertébrés faisant partie de la
constances, parce que Sonnini a aussi, dans l’Histoire collection d’antiquités de M. Passalacqua, par M. Geof-
e son voyage, établi que le lepidotus des anciens est le froy-Saint-Hiiaire.
mny, dont il donne une figure ( planche 27 , fig. 3 ) Voyez le Catalogue raisonné et historique des antiquités
et une courte description. Or l’ouvrage de Sonnini, de /VJ. Passalacqua, page 228.
R- N. TOME I.", 1.« partie. 0 ox