
s’agit; et vivre pour le crocodile; c’est entrer dans toutes les voies, ardeurs et
fatigues d’un chasseur. Il est infatigable dans la poursuite : il n’a de cesse qu’il
n’ait atteint et mis à mort une proie qui est non moins excitée pour échapper
et non moins rapide pour fuir. S’il falloit que le crocodile fût détourné de son
but par la nécessité de venir humer unè gorgée d’air, il le manqueroit.
Mais cependant il ne faut pas croire qu'en sa qualité d’animal à sang froid
il puisse à volonté suspendre long-temps sa respiration : c’est tout au plus ce
que, déterminé à un repos parfait, il lui est donné de faire pour quelques heures.
Si le crocodile chasse, et tant qu’il chasse, il respire ; ses mouvemens sont-ils
précipités, sa respiration l’est dans une même raison : (activité appelle la consommation
; c’est-à-dire que l’oxigénation du sang et la chaleur qui se développe
alors sont proportionnelles à l’action excitatrice. S’il en èst ainsi, la provision
d’air condensé, tenue en réserve au dedans des hérisséaux, trouve emploi. Et
en effet, sans cette ressource, le crocodile ne se mettroit point en campagne, n y
pourroit développer les facultés d’un courageux et infatigable chasseur; c’est-à-dire
qu’il rt’y auroit point de crocodile. Voilà comment l’hérisséal, à l’existence duquel
tient la possibilité d’emmagasiner de l’a ir, forme une pièce fondamentale, et la
plûs significative pour donner le caractère essentiel de la famille des crocodiles.
Cependant un âge avancé prive-t-il les crocodiles de l’énergie et de toutes les
ressources de leur caractère, leur agilité diminue. Leurs chasses ne pouvant plus
suffire à les nourrir, s’ils ne succombent point, c’est qu’une heureuse circonstance
leur permet de remplacer la force par la ruse. Or nous avons vu 'que les plus
âgés ont les tégumens de l’entrée de leurs narines transformés en de Véritables
bourses, pouvant puiser de l’air en dehors et le refouler dans les canaux sbus-cra-
niens, et qu’en même temps la capacité des hérisséaux se trouvoit-accrue pour
recevoir cet air condensé. Si donc les crocodiles perdent sous quelques rapports,
ils s’enrichissent du moins de ce plus de provision d’air quils peuvent former ; s
quoi il faut ajouter le volume d’air que doit recevoir la poche elle-même du
pharynx, qu’il n’est plus utile dans cette nouvelle combinaison d’employer comme
agent de condensation.
Il est encore une autre cause qui enseigne aux crocodiles de moins compter
sur la force que sur la ruse, c’est le terme atteint au-delà duquel toute tyrannie
succombe sous l’excès de sa violence. Quand le crocodile est parvenu à un volume
considérable, et que le souvenir de ses chasses sans cesse reproduites, de ses
affreuses dévastations, l’établit l’impitoyable tyran des eaux, tout ce qu’il y a d’animaux
dans le fleuve le fuit : les anciens ont insisté sur cette remarque. Le premier
châtiment que lui inflige la haine de tous, c’est de le laisser seul dans la nature;
seul, quand il ne sauroit exister sans vivre de rapines. Jeune, sa vélocité et sa
souplesse lui sont de secours en l’animant à la poursuite des fuyards : mais vieux,
ce sont d’autres combinaisons ; il n’a plus que ce choix, ou de mourir de faim, ou
de conjurer cet extrême malheur par une patience industrieuse, par des ruses habilement
calculées. Sa ressource unique en ce moment, c’est de se cacher au fond
des eaux, dans des marécages abondans en fragmens de substance animale, de
s’envelopper de vase, et de rester immobile et inaperçu en cette retraite. II admet
qu’a p r è s un ou deux jours de calme les poissons qui vivent de particules animales
mêlées à la vase reviendront à la curée, et lui rajpçneroçt ainsi les objets de ia
sienne. Ces longs jours d’attente, il peut s’y résigner, bien que tenu au mode de la
respiration aérienne : car, d’une part, restant inactif, il consomme peu; e t, de
l’autre, il a emporté au fond de sa retraite une abondante provision d’air qui suffira
à sa dépense.
Le crocodile, qui çherçhe à dissimuler sa taille gigantesque, qui se blottit pour
se soustraire à la vue des animaux, qui se flatte d’en êfrp bientôt oublié, et qui se
résigne patiemment à l’attente d’éyéijpmens aqssi chanceux, agit comme le lion.
L’un et l’autre, pour les mêmes motifs, dressent une embuscade semblable. Le
lion a les mêmes antécédens : le souvenir de ses mises à m ort, de ses dernières
dévastations, répand la terreur dans toute la contrée qu’il habite; sa grandeur et la
puissance de ses armes n’aboutissent qu’à faire un désert des lieux qu’il parcourt ;
c’est cet état, de choses qu’il doit prévenir, et qu’il fait effectivement cesser, en se
rendant secrètement dans une autre contrée ,et en ,s’y cachant sous des feuillages.
Il est ainsi animé des mêmes sentimens que le crocodile, tant qu’il resie tapi dans
son fossé, qu’il est inaperçu sous un amas de broussailles qu’il a répandues autour
.de lui-
Les habitudes, et nous sommes appelés à Je redire sans cessé, les habitudes sont
ce qu’en ordonnent les conditions de ^’organisation ; elles se nuancent sous je
ressort des plus petites modifications de l’organisme. Bien que ce que nous venons
de rapporter des habitudes du lion et.du.crocodije ne contrarie pas ce résultat,
puisque lejlion et le crocodile restent, à tous égards, fidèles aux conditions matérielles
de leur existence, et qu’ils convoitent, saisissent et dévorent la proie nécessaire
à leur alimentation par l’emploi d’organes .également et convenablement
appropriés à cet usage, il y a cependant à remar quer qu.e ces communes habitudes
se rencontrent en des animaux extrêmement, différens. En effet, l’un exerce ses
ravages en courant et bondissant sur le sol, et.l’autre, en précipitant ses allures
dans le milieu aquatique,, à la manière des animaux nageurs : l’un et l’autre
agissent de,même dans l’attaque comme dans la défense, bien qu’ils y appliquent
des .armes et des moyens, de structure de conditions très-différentes. Il faut bien
que.nous rapportions nos inspirations, nos sensations, et généralement tous nos
motifs de détermination, aux affections du système sensitif ; or celui-ci exerce
une si grande influence, que, suivant ce qu’enseigne une doctrine qui compte
présentement en sa faveur de très-honorables suffrages, il suffit de la plus foible
modification dans certaines parties du cerveau pour introduire de légitimes causes
de différences dans l’instinct et les habitudes des êtres.
Mais, à l’égard des deux espèces qui nous occupent, les différences de l’encéphale
ne sont point minimes, elles ne consistent point seulement en des nuances
légères. Le lion est pourvu d’un grand cerveau, et le crocodile, d’un cerveau d’une
exiguïté extrême ; et cependant, si les circonstances deviennent semblables , s’il est
également question pour tous deux d’être ou de ne vivre point, ils n’hésitent pas;
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