
le z i octobre 17 9 9 , sur une troupe de quinze crocodiles qui reposoient tranquillement
à terre. Épouvantés par un coup de canon chargé à mitraille, i|s
sautèrent dans le fleuve et disparurent; les hérons seuls ne furent point ef&ayés,
et continuèrent à rester à leur même place et en chasse. Ils se tiennent ainsi à
la portée du crocodile, pour profiter de la terreur que celui-ci répand dans le
fleuve, et pour être plus à même de se saisir des poissons que sa présence fait
fuir et disperse de toutes parts. Il y a tout lieu de croire que le crocodile, à son
tour, fait grand fond sur cette habitude des hérons pour en tirer également quelque
profit; car des poissons se trouvant lancés du côté des hérons, et rencontrant là,
au lieu de sécurité, un autre sujet depouvante, sont nécessairement jetés dans
un désarroi qui les livre sans défense à leur plus redoutable ennemi.
Le pélican imite le héron; mais il ne s'en tient point uniquement à cette
manière d’attendre et de se procurer sa proie : au héron seul appartient cette
patience infatigable qui le tient plusieurs heures et quelquefois des jours entiers
attaché au guet.
« Toutes les fois que le crocodile sort de l'eau pour aller sur terre, il s’y étend, la gueule
» entr’ouverte ; ce qu’il a coutume de foire en se tournant vers le vent du midi. »
Il est remarquable que j’aie pu vérifier ce point, et c’est de la manière suivante
: aux îles de Thèbes et d’Hermonthis, j’ai très-distinctement observé sur
le sable humide des traces de crocodiles qui prirent la fuite à mon approche ;
ils avoient presque tous la gueule dirigée vers le nord-ouest : il s’en trouvoit qui
avoient reposé sur le flanc ; et leur gueule à .demi ouverte, qui étoit très-bien
dessinée sur le sable, m’a rappelé la remarque faite par Hérodote.
Mes guides profitèrent de cette occasion pour me montrer les signes au
moyen desquels ils distinguoient les mâles des femelles, m’assurant que ces mêmes
différences étoient constantes. Je crus en effet remarquer que les empreintes qu’ils
attribuoient aux mâles figuroient une tête plus forte et un peu plus courte. Ils
exaltèrent beaucoup la supériorité des mâles sur leurs femelles, ajoutant que les
mâles savent très-bien s’en faire obéir, en les mordant ou en les frappant rudement
de la queue.
Les crocodiles avoient laissé de leur fiente sur le rivage ; elle étoit moulée
comme celle de l’homme, partagée en deux tronçons d’un diamètre un peu
plus gros, et d’une longueur de dix à onze centimètres pour un crocodile de
trois mètres : sa consistance étoit peu considérable, son odeur nulle, et sa couleur
d’un vert-brun.
« Les crocodiles sont sacrés dans quelques parties de l’E g y p te , et ne le sont pas dans d’autres,
» où on íes poursuit même en ennemis. »
Les Égyptiens étudioient l’ordre de l’univers dans le mouvant tableau que
formoient autour d’eux les productions de leur sol et sur-tout les animaux, ou
ils croyoient apercevoir que s’en réfléchissoit une plus vivante et plus expressive
manifestation : ainsi les espèces les plus malfaisantes leur rappeloient ces actes
atteinte de vertiges, qu’amène le désordre des tempêtes. Cependant ces calamités
étoient diversement ressenties dans les diverses provinces Égyptiennes ; car tel
e s t l’inévitable effet de la force injuste : ici, son ressort, fortement tendu, dispose à
plus de docilité, quand ailleurs il se brise en inspirant le courage de la résistance.
Ainsi le crocodile étoit honoré en certains lieux, et au contraire détesté et poursuivi
dans d’autres.
Alais dailleurs le ciocodile sacre etoit choisi dans une espece à part, petite,
inoffensive, utile même. Je traiterai ce point en parlant des espèces. « A Arsi-
» noé, ville située sur les bords du lac Moeris,dit Strabon, liv. x v i i , p. 81 1, on distin-
» guoit un crocodile, le suc/ius : on l’entretenoitàpart; on le tenoit pour sacréydes
» prêtres étoient préposés pour en prendre soin ; ils s’employoient et réussissoient
p à l’apprivoiser, et ils le nourrissoient de pain, de viande et de vin apportés par
» les étrangers qui venoient le voir ; dans chaque occasion ils couroient à lu i ,
» s’ensaisissoient, et, suivant les emplois assignés à chacun, l’un d’eux lui ouvroit
» la gueule, et d’autres y jetoient le gâteau et y versoient le vin apportés. »
J’ai vu des crocodiles entretenus vivans dans de grandes cuves, et je me
suis convaincu qu’ils se privent très-facilement (1). Tous les animaux qui vivent
de chair, sur-tout les plus gourmands, y sont naturellement enclins : se trouvant
rassurés contre tous les genres d’hostilité auxquels ils sont en butte, ils s’accoutument
tres-volontiers a la distribution journalière d’une proie qu’ils acquièrent
sans travail ni danger. Mais, à l’égard des crocodiles, il est encore d’autres motifs
qui développent en eux le goût de la vie sociale : ils sont long-temps petits et
nécessiteux ; leur éducation se prolongeant, ils n’en sont que mieux fixés sur les
soins dont ils auront été l’objet; enfin un moyen de leur plaire, et, en en doublant
le ressort, de les dominer entièrement, c’est d’agir sur l’extrémité de leur
museau, où gît une sensibilité exquise. Les nerfs qui viennent se perdre dans les
lèvres des mammifères, qui s’épanouissent dans les barbillons des chats, qui impressionnent
et qui font grimacer la figure de l’homme, portent et rassemblent leurs
dernières ramifications à l’extrême pointe de la mâchoire supérieure du crocodile
; une lame cartilagineuse très-mince recouvre cet organe d’un toucher fin et
délicat; qu’on y porte les doigts sans trop presser, l’animal y ressent un doux
(1) En publiant ce fait, je n’entends pas donner pour croisière de la marine Anglaise fut chargée de surveiller
cela créance à celui qui est consigné par l’auteur d’une le port d’Alexandrie : envoyée pour s’opposer à nos glo-
Histoire naturelle des reptiles, faisant suite à la réimpres- rieux exploits, elle ne trouvoit nulle part occasion de
sion des OEuvres de Buifon dirigée et publiée par Son- nuire. Fatigués des ennuis d’une croisière insignifiante,
nrai. Cet auteur, Daudin, a consigné dans son article les marins Anglais voulurent s’égayer, et ils crurent qu’ils
rocodilt, « que j’avois essayé, pendant mon séjour en atteindraient du moins leur ennemi en essayant contre
* gypte, de dompter et d’apprivoiser des crocodiles à lui quelques traits malins, en cherchant à couvrir de
" ,“ “ "F1« des anciens, et que mes tentatives n’ont point ridicule les principaux personnages de l’armée : ils firent
»ete couronnées du succès que j’en avais espéré. » quelques caricatures qu’ils envoyèrent en Angleterre,
e dois à la vérité d avertir que je.n’ai fait aucune ten- d’où elles se répandirent en France et en Allemagne,
tattve, de ce genre. Voici ce qui a donne lieu à ce bruit, On me fit l’honneur de penser à moi, de me placer
qui t effectivement répandu. Dans le temps de nos dans une scène grotesque avec plusieurs crocodiles; et
tomp es, a lepoque mémorable ou l’armée d’Orient cette production éphémère donna lieu à la méprise dont
avott sa tete un chef qui s’est illustré avec elle, une je viens de parler.