
de commentaires, voulant laisser aux circonstances
ultérieures dont nous fûmes témoins, le soin de développer
ce remarquable caractère, attaché à une politique
dont on serait loin de soupçonner la profond
eur, à une si grande distance de notre civilisation.
Le 29 juillet, on apprit avec surprise qu’Oubié
venait établir son camp à Mariam-Chaouito, à une
lieue d’Adoua, traînant à sa suite Cassaye chargé
de chaînes. Toute la population, les chefs du clergé
en tête, se porta à sa rencontre. Nous ne crûmes pas
devoir nous mêler à cette démonstration, ni témoigner
un empressement auquel notre qualité d’étrangers
ne nous obligeait point; mais nous résolûmes
d’aller le lendemain lui porter séparément nos félicitations
et quelques présents, puisque enfin c’est par
là que tout commence et que tout finit en ce pays,
et que nous n’avions pas la prétention de nous soustraire
à l’usage. „
La prise et la captivité de Cassaye causèrent d’abord
dans les esprits un étonnement général. . On se demandait
comment un chef, connu par son courage,
occupant sur le -haut d’une montagne une position
presque inexpugnable, et pourvu abondamment de
vivres et de munitions, avait pu ainsi se rendre
sans coup férir; mais bientôt on connut le mot de
l’énigme.
Fidèle à son système, Oubié qui paraissait au pied
de l’Ambaloule se tenir sur l’expectative, avait employé
ce temps à corrompre l’entourage dé son adversaire,
et à l’attirer dans son parti : gagnés par des
promesses, ces conseillers avaient représenté à Cassaye
les dangers et les lenteurs d’une guerre civile; ils lui
avaient fait entrevoir les chances incertaines d’une
lutte à main armée. Oubié, de son côté, offrait à Cassaye
le gouvernement de l’Agamé pour prix de sa soumission.
Celui-ci avait cédé à ces exhortations perfides,
et, plus confiant que sa propre conduite ne lui
en donnait le droit, il s’était rendu au camp du chef
du Semiène, qui l’avait fait incontinent charger de
chaînes, alléguant pour excuses d’une pareille trahison
que Cassaye, en parjurant le premier son serment,
l’avait libéré du sien.
Le clergé fit bien entendre quelques protestations ;
mais Oubié imposa silence aux uns par des présents,
aux autres, par des menaces; et les châtiments rigoureux
qu’il infligea à divers chefs de la révolte achevèrent
d’étouffer toute manifestation hostile dans le •
Tigré. Du reste, le peuple demeura calme et indifférent
: l’habileté de la politique d’Oubié consistant à
favoriser les classes pauvres aux dépens des grands,
l’ordre et l’abondance n’avait pas cessé de régner dans
la province, et le marché d’Adoua était toujours bien
approvisionné, malgré les désastres d’une guerre civile
continuelle.
Quelques jours avaient donc suffi pour grandir d é mesurément
l’importance du conquérant du Tigré :
maître sans conteste de la province la plus riche et la
plus fertile de l’Abyssinie, il devenait par le fait le
plus puissant des trois chefs de l’empire. Ce fut le
30 juillet que nous allâmes faire notre visite de féli