
produisît sur moi un effet qui se manifestait par une
singulière grimace.
J’étais horriblement fatigué, et je serais allé bien
volontiers me coucher, si j ’avais eu , je ne dirai pas
un lit, c eut été trop ambitieux, mais au moins un
gîte. 11 fallut me résigner à attendre ; d’ailleurs je voulais
etre spectateur d’une cérémonie qui piquait vivement
ma curiosité, celle du premier repas d’apparat
auquel j ’eusse eu l’occasion d’assister depuis mon arrivée
en Abyssinie. Déjà de toutes parts on en voyait
les apprêts. Un brasier gigantesque, et digne d’Homère,
était allumé; à ce brasier mobile, et porté sur quatre
roulettes, des domestiques, tournebroches vivants,
faisaient rôtir des viandes qu’ils tenaient par l’os,
tandis que de nombreuses cuisinières apprêtaient dans
des plats de terre cuite des ragoûts de différentes espèces.
Bientôt on nous apporta le brondo : les Abyssins
nomment ainsi d’énormes morceaux de viande crue
et palpitante, dont ils avalent sans boire une ou deux
livres en guise de hors-d’oeuvre, et pour s’ouvrir l ’appétit.
Enfin la table parut: c’était une espèce de claie en
roseau, supportée sur deux cylindres de même nature;
quinze Européens s’y seraient trouvés mal à l’aise, et
elle devait suffire à trois cents personnes. De nombreuses
piles de galettes et de pain, dont la qualité
diminuait d un bout à l’autre, furent placées sur cette
table qui se couvrit bientôt de mets. Les convives prirent
place; les plus élevés en dignité s’assirent au premier
rang; un second, puis un troisième, puis un
quatrième rangs se formèrent derrière eux, en observant
le même ordre hiérarchique. A l’exception du
maître qui était assis sur un sofa avec sa femme, tout
le monde était assis à terre.
Alors Ato Ouessan fit un mouvement : à ce signal
Yassallafi, qui remplit les fonctions de nos maîtres
d’hôtel, découvrit les plats avec les poignets pour éviter
de se Salir les mains ; à un second signal du
maître, il rompit les galettes, e t, trempant les morceaux
dans la sauce, il les fit passer aux cuisinières
qui, par la promptitude avec laquelle elles les firent
disparaître, nous rassurèrent complètement contre
toute idée de poison.
Cette épreuve préliminaire terminée, on commença
à nous servir. L’assallafi disposa devant chacun des
convives du premier rang une certaine quantité de
bouchées, dont ceux-ci firent passer une partie aux
invités des rangs inférieurs. Quelque bizarre que
puisse paraître cette coutume, il en existe cependant
une en France qui la rappelle exactement :
c’est ce qui se passe dans le monde aux soupers
de b a l, lorsque les appartements ne sont pas assez
vastes.
Quand les gens d’un rang distingué eurent achevé
leur repas, ceux des classes inférieures les remplacèrent
successivement, et le même cérémonial se renouvela.
Parmi les marques de courtoisie que j ’ai pu
remarquer, il est une politesse qui consiste à se mettre
réciproquement des boulettes dans la bouche, en se
disant: par Marie, ou p a rle nom quelconque d’un
saint vénéré. Dût-on périr d’indigestion, on ne sau