
ville, un certain Ato Fesaye, vînt nous saluer et nous
présenter ses respects. Nous répondîmes que c’était
beaucoup trop d honneur nous faire; qu’arrivés à notre
destination, dans notre domicile, nous aurions certes
infiniment de plaisir a recevoir les respects du choum,
s il lui plaisait de venir nous les témoigner ; mais que
pour le moment nous n’étions pas disposés à l’attendre
au milieu des champs; et je donnai l’ordre de pousser
en avant. Mais la foule s’était accrue ; à chaque
instant de nouveaux venus rendaient les démonstrations
plus menaçantes; enfin, toute la ville semblait
être accourue pour s’opposer à notre passage. Nous
fîmes ce que l’urgence commandait; nous ordonnâmes
de charger les bêtes de transport et d’accumuler les
bagages devant nous, entre plusieurs blocs de roche
dont la disposition naturelle pouvait nous servir de
retranchement. Je fis aussi recharger les douze fusils
que nous avions alors, et je m’apprêtai à vendre chèrement
nos dépouilles à la rapacité de cette tourbe. Nous
avions avec nous vingt-quatre hommes armés ; je dépêchai
l’un d’eux vers Ato Akilas, avec qui j ’avais
fait un mois auparavant le pacte d’amitié : je mandais
à ce chef, conformément à notre traité, de m’envoyer
immédiatement du secours. Cependant la foule n’avait
cessé de grossir et de nous entourer, quoiqu’à distance
respectueuse; pour lui imposer, je fis tirer
sur deux milans qui vinrent justement planer au-dessus
de nous, et notre chasseur, qui était fort adroit,
les fit tomber tous deux. Quelques-uns de nos domestiques,
auxquels j ’en donnai secrètement l’ordre, se
mêlèrent aux groupes pour dire, sans affectation,
qu’outre nos fusils nous avions chacun deux pistolets
dans notre ceinture ; eux - mêmes en avaient deux
chargés jusqu’à la gueule, qu ils déchargèrent à la
grande stupéfaction des Abyssins, s’étonnant de voir
si petite arme faire si grand bruit. Ils revinrent donc
du mépris que nos pistolets leur avaient d abord
inspiré, et l’ordre trois fois répété de nous attaquer
ne put les émouvoir. Ato Fesaye, qui le donnait, se
tenait prudemment à l’écart, attendant 1 issue du
combat.
Plusieurs fois dans la journée il nous fit proposer
de lui donner un fusil, moyennant quoi non-seulement
il nous laisserait passer en liberté, mais nous
accorderait même une escorte. Il nous restait encore
trop de chemin à faire pour nous mettre sur le pied de
pareilles concessions. Nous répondîmes que nous faisions
des cadeaux à nos amis, et non à ceux qui mettaient
obstacle à notre route; que s’il voulait notre bien,
il eût à le venir prendre. Pendant ces pourparlers le
jour baissait, et il était évident qu’on se disposait à nous
attaquer pendant la nuit. D’ailleurs le plateau sur lequel
nous nous trouvions était couvert de villages auxquels
l’éveil avait été donné : songer à fuir nous était
donc interdit, d’autant plus que ce plateau se terminait
à une lieue au delà par un précipice qu’on ne peut
descendre qu’avec les plus grandes précautions, même
pendantle jour. Nous fûmes en conséquence obligés de
faire mine de composer, et nous dîmes à l’un des envoyés
d’Ato Fesaye que nous désirions avoir une maison pour