
le consul s en montrait très-fier, et m’insinua que plus
d un matelot français de la flotte de Méhémet Ali n’en
aurait su faire autant. Pour en revenir à son logis, l’intérieur
était loin de répondre à l’extérieur; s’il y avait
un grand nombre de pièces, on y montait par des escaliers
plus rapides que l’échelle de Jacob, et je n’échapp
é malheureusement à aucune. Le consul voulut me
montrer tous ses appartements, et les mit gracieusement
à notre disposition, y compris les pipes et les
flacons de liqueur. Je me trouvai plus à mon aise
quand nous fûmes installés, la pipe à la bouche, devant
un verre de rhum, quoique M. Oglivie crût devoir immédiatement
commencer l’histoire de ses démêlés'avec
les autorités égyptiennes. La conversation fut interrompue
par l’arrivée de tous les Européens qui se
trouvaient a Djeddah ; ils venaient nous offrir leurs
services et causer un peu de cette Europe qui leur tenait
tant à coeur. Dans le nombre, nous distinguâmes
M. Chédufau, médecin en chef de l’armée d’Arabie,
dont la réputation de dévouement dans ses honorables
fonctions nous était déjà connue, et lui avait valu l’estime
de tous les Arabes sans distinction. C’était un
homme d une extreme bienveillance, toujours empressé
à servir de sa bourse et de son influence les Européens
qui s’étaient trouvés dans l’embarras. Il nous fit l’offre
de nous montrer l’hôpital, et nous y allâmes dès le
lendemain. •
Nous fumes frappés de l’ordre et de la propreté qui
y régnaient. Il était alors rempli de malheureux soldats,
victimes de la plaie de l’Yémen, cette affreuse maladie
qui, en trois ans, suffisait pour réduire un régiment
de 4,000 hommes à 12 ou 1300. Le docteur Petit
recueillit quelques observations, et en fit le texte d’un
rapport à l’Académie de médecine. M. Dillon y joignit
quelques aquarelles qui représentaient la. maladie
dans ses diverses phases. Enfin, pour rendre la visite
plus complète, M. Chédufau voulut, en notre présence,
couper la jambe à l’un des malades: les sujets ne manquaient
malheureusement pas, et il n’eut qu’à choisir.
L’opération fut faite avec la plus grande dextérité; mais
la ligature des artères eût été inutile pour le pauvre
diable qui servait à l’expérimentation, car il ne sortit,
pour ainsi dire, pas de sang.
Nous étions sur le point de quitter Djeddah, lorsqu’un
soir, au milieu d’un dîner d’adieux que nous
donnait M. Chédufau, on vint annoncer l’arrivée d’un
Français qui, affaibli par la maladie, était resté dans
le débarcadère, et réclamait notre secours pour en
sortir. On juge si nous nous empressâmes d’y courir.
Nous trouvâmes M. Dufey, c’était le nom de notre infortuné
compatriote, dans un état d’émaciation qui le
faisait ressembler à un cadavre ambulant. La fatigue
d’une longue navigation dans une barque arabe avait
hâté les ravages de la fièvre qui le dévorait depuis un
grand mois. Puis à l’épuisement de sa santé il avait vu
se joindre celui de sa bourse, et arrivait dans un complet
dénûment. L’aspect de visages européens sembla
pourtant lui rendre quelque courage, et quand nous lui
parlâmes enfrançais, ilnous dit qu’il avait tant désespéré
d’entendre encore sa langue maternelle, que ce moment