
de déclarer que je n’avais jamais rien vu d’aussi délicieux
que l1 Abyssinie, d’aussi exquis que les repas de
brondo, de boulettes et d’hydromel.
Après avoir traversé la rivière Ouéri, nous entrâmes
sur le théâtre de la guerre. Le sol, qui paraissait productif,
était dévasté; on n’apercevait pas une seule
habitation, et les troupeaux ne circulaient qu’escortés
par des soldats. Nous fûmes obligés de prendre nous-
mêmes quelques précautions, et, en homme prudent,
le gouverneur d’Adoua fit former une arrière-garde
pour fermer la marche et protéger lé ralliement des
bagages.
A deux lieues environ du camp, nous rencontrâmes
les avant-postes; plusieurs chefs, avec leurs troupes,
gardaient les défilés; ils vinrent au-devant de nous,
autant dans le but de pousser une reconnaissance que
dans celui de saluer Ato Ouessan, avec qui ils causèrent
quelques instants.
Enfin nous traversâmes le camp abyssin. 11 était
composé de plusieurs lignes de cahutes coniques, faites
de p aille, parmi lesquelles on distinguait çà et là des
tentes en toile qui appartenaient aux chefs principaux.
Ces dernières n’étaient jamais isolées, mais toujours
entourées de huttes de soldats, lesquelles se touchaient,
et ne laissaient entre elles qu’un seul passage pour arriver
à la tente du chef, passage fermé lui-même pendant
la nuit par quelques branches d’arbres épineux.
Chaque chef a un poste fixé d’après la tente d’Oubié,
et dans tous les campements cette position relative est
invariablement la même. Les portes des tentes sont
toujours tournées du côté où l’armée dirige sa marche,
sans égard au vent et à la pluie.
Lorsque Ato Ouessan arriva à son poste de campement
, il fit dresser sa tente, et m’invita à y loger,
proposition que j ’acceptai avec d’autant plus d’empressement
que je n’avais pas fait apporter la mienne. Il
me quitta bientôt pour se rendrë auprès de son maîtie,
et revint, une heure après, avec un officier d’Oubié
, qui m’était donné pour baldaraba ( introducteur
à la cour) ; il se nommait Bedjirouend Keuptié.
Aimable et spirituel, cet officier était un véritable
type d’aide de camp que je ne m’attendais guère à
rencontrer dans une pareille armée; élégant, beurré
(lisez musqué), serré dans son pourpoint, il avait la
parole mielleuse, recherchait les gens en faveur, et
tirait parti de tout pour sa fortune. Il me fit mille politesses,
me parla de son maître comme du plus grand
homme de l’Abyssinie, d’un héros qui savait récompenser
ceux dont il était satisfait ; puis il insinua délicatement
que s’il était convenable d’offrir un présent
à un si grand prince, il n’était jamais malséant d’en
octroyer un à son aide de camp. Mais je fis la sourde
oreille, car l’avidité des Abyssins m’était connue; si
j ’avais débuté par faire des cadeaux, au milieu de cette
armée, j ’eusse été ruiné aussitôt. Je devais au reste
être présenté le lendemain, et je résolus de régler mes
libéralités sur la réception qui me serait faite.
Le lendemain de bonne heure je me rendis, accompagné
de mon introducteur, à la tente d’Oubié.
Je trouvai ce prince couché sur les coussins d’un