
lxij INTRObuCTION.
Toutes les fois qu’un Abyssin de distinction
boit, un domestique met sa toile devant son maître
, afin de le préserver du mauvais oeil. Il est
aussi d’usage de porter des sachets qui contiennent
des versets tirés de l’Évangile et de la
Bible, et qui préservent des maladies ou des
blessures dans les combats. Enfin les Abyssins
attribuent à certaines' plantes des vertus singulières,
telles que de faire retrouver un objet perdu,
préserver de la morsure des serpents, rendre fécondes
les femmes, etc.
Les classes en Abyssinie sont assez nettement
séparées : disons-en quelques mots.
La première est celle des nobles qui ont des
goults, ou fiefs héréditaires, exempts d’impôts :
ils sont forcés de suivre le suzerain à la guerre,
avec un certain nombre de leurs vassaux. La
monarchie, dans son déclin, a entraîné cette
classe, qui a d’abord perdu l’hérédité, et enfin
presque toute son influence. Aujourd’h u i, le
mérite personnel, ou l’habileté, sont de meilleurs
titres pour arriver au pouvoir que la noblesse.
D’ailleurs, le nom de famille ne se transmettant
jamais, et les mariages étant presque
toujours entachés d’irrégularité, un homme perd
tous les avantages qui résulteraient de son rang,
dès l’instant qu’il n’a plus les moyens de le soutenir.
J’ai vu moi-même Técla Guiorguis, un
INTRODUCTION. ,xliJ
membre de la descendancede Salomon, et en même
temps l’homme le plus instruit de l’Abyssinie, réduit
à vivre très-pauvrement des aumônes d’Oubié,
quoique celui-ci le retînt dans son camp pour en
faire plus tard un empereur, ou plutôt le mannequin
destiné à formuler son despotisme. Maint
fils de grand seigneur est obligé aujourd hui de se
mettre palefrenier pour vivre.
L’influence dont jouissait naguère la noblesse
est passée maintenant entre les mains des chefs de
partisans, qui dévastent le pays : un de ces
bandits, s’il peut se faire bien venir du prince ,
en obtient un gouvernement ou un fief, qu’il
conserve tant que le prince reste lui-même
au pouvoir; mais il ne faut pas qu’il compte
trouver dans ses vassaux le moindre appui; car,
résignés à être toujours exploités, ceux-ci se soucient
peu de tel ou tel maître. Le chef d’une bande
la recrute donc de tous les aventuriers (et ils sont
nombreux) qu’attire l’espoir certain du pillage .
dès qu’il a pu former un noyau capable de quelque
action, il est sûr de voir bientôt s’agglomérer
sa troupe ; les habitants mêmes qu’il a dépouillés,
n’ont plus d’autres moyens de vivre que de s’enrôler
sous son drapeau . C’est ainsi que s est faite
la fortune de plusieurs chefs importants, partis de
rien pour arriver à régner sur toute une province :
mais cette marche implique la condition essentielle