
pris : on le fit rebrousser chemin en le gourmant, et
pour qu’il ne tentât plus de s’enfuir, on lui lia les pieds
et les mains. C’est alors qu’il fut pris du plus violent
désespoir, car il ne pouvait avoir aucun éclaircissement
sur le sort qu'on lui réservait. A toutes les questions
qu’on lui adressait, il repondait par le seul mot
arabe bciid (loin) : D’où viens-tu? Bolid. Où vas—tu?
B a ïd . Que cherches-tu? B a ïd ; et encore ana F ran gu i
(je suis Franc). Les Abyssins en conclurent qu’il devait
savoir l’arabe, car dans cet endroit tout homme
blanc était un Arabe ; et pour eux, après l’Éthiopien ,
il n’existait pas d’autre langue : aussi tombèrent-ils
des nues lorsqu’après avoir fait venir un cheik, qui se
flattait de connaître la langue de Mahomet, il se trouva
que notre voyageur le comprenait encore moins que
les Abyssins. Ceux-ci, fatigués de l’interroger inutilement
, l’attachèrent auprès d’une vache, croyant cet
animal plus que suffisant à la conversation d’un homme
qui ne parlait aucune langue. Dans cette nouvelle position
, les pensées du prisonnier prirent une autre
tournure ; il s’imagina tout d’abord qu’on avait 1 intention
de le manger, et trouva cette présomption confirmée
par l’air afflige que prenaient -les dames qui
venaient le voir par curiosité. Huit jours se passèrent
dans ces angoisses, et ce ne fut que dans la matinée
du neuvième qu’on le détacha pour l’exciter à prendre
quelque nourriture ; car, dans la croyance où il était
qu’on voulait l’engraisser pour le tuer, il avait refusé
presque tout aliment. On pense bien qu’avec de pareilles
idées son désir était de gagner le large; aussi
à peine ses gardiens eurent-ils le dos tourné qu’il reprit
sa course. Rattrapé de nouveau, les barbares, qui semblaient
se faire un jeu des souffrances de cet infortuné,
lui infligèrent le supplice du fouet. Les coups p o u vaient
si vite et si dru que la douleur le força à implorer
la pitié de ses bourreaux; il leur criait : « Je suis
chrétien! je suis chrétien! » A ces mots, leur fureur
sembla se ralentir, et ils allaient p eut-ê tre s’arrêter
tout à fait, lorsqu’ils furent frappés d’une circonstance,
qui était pour eux un scandale sans nom. On sait qu’en
Abyssinie le signe distinctif du chrétien est un cordon
bleu passe autour du cou; M. Évain en avait pris un
en entrant dans le Tigré, mais une fois arrivé dans les
pays musulmans, il jugea prudent de ne plus le montrer,
et n ayant pas de poche, il ne trouva rien de
mieux pour le cacher que de l’entortiller dans un endroit
où certes il devait être le moins en vue. C’est ce
dont s’aperçurent les Abyssins au mot de chrétien qu’il
prononça, et grâce à cette injure faite au cordon sacré,
ils le battirent encore davantage. Puis, tout meurtri
qu’il était , on le lia de nouveau à côté de la vache, et
Dieu sait quelle eût été sa destinée, si au bout de
plusieurs jours les intercessions de quelques femmes
n’eussent fait délivrer le malheureux voyageur.
M. Évain devait sans doute la vie à quelque haute influence;
car Ato Badelou parut se résigner avec peine
à laisser partir sa victime, et en lui donnant des guides
pour le conduire à Angolola, ville résidante du roi
de Choa, il sembla recommander à l’un d’eux de tuer
M. Évain pendant la route ; mais la Providence en