
tous les sujets; et ainsi, nos bonnes intentions et nos
espérances furent déjouées.
Le fléau continua donc sans obstacle sa course
meurtrière. Chaque nuit nous étions réveillés par la
voix du crieur public, qui annonçait aux habitants les
enterrements du lendemain. Rien de plus sinistre que
la manière de faire cette annonce mortuaire : c’est
d abord un cri prolongé, imitant le gémissement du
chien de carrefour dans les longues veillées d’hiver ; à
ce cri succède un moment de silence, puis ces paroles :
<f Un de vos frères est décédé : venez demain pleurer
« sur son cercueil. » Le glas funèbre fait aussi son
appel, et si l’on est dans le voisinage de la maison du
mort, on peut entendre les lamentations des parents,
réunis pour veiller le cadavre jusqu’au moment des
funérailles.
La fille d’un chef, de nos amis, succomba aux atteintes
de l’épidémie, et nous nous joignîmes au convoi.
Nous allâmes d’abord à la maison mortuaire. Au milieu
d’une chambre, couchée sur un alga, était la défunte,
parée de ses plus beaux atours, et le visage
recouvert d’un voile de soie. Parmi un grand nombre
de personnes accroupies autour du l i t , et qui se cachaient
la figure dans leur toge, une troupe de jeunes
filles se faisaient remarquer par leur attitude pleine de
douleur : c’étaient les compagnes de la morte, rassemblées
pour écouter son oraison funèbre que l’une
d’elles prononçait par strophes improvisées et interrompues
par les cris de Oyé ! Oyé ! mêlés de sanglots.
Les prêtres vinrent enlever le cercueil; et, lorsqu’il
passa le seuil les gémissements redoublèrent : tous les
parents s’étaient déchiré les tempes, et témoignaient
la plus vive affliction. Cependant le convoi s’achemina
lentement vers le cimetière, qui, en Abyssinie,
est toujours placé autour de l’église. De temps à autre,
les jeunes improvisatrices qui avaient fait l’oraison funèbre,
interrompirent la marche du convoi et le chant
du De p r o fu n d is , pour se livrer à la danse des morts ;
elles se formaient en cercle, e tl’une d’elles, s’avançant
au milieu, exprimait, par une mimique expressive,
toutes les douleurs du désespoir ; après quoi elle improvisait
un hymne auquel ses compagnes répondaient
en dansant comme elle, et en sanglotant de la façon
la plus touchante.
On arriva enfin à l’église : là, les cérémonies sont
à peu près les mêmes qu’en Europe ; lorsqu’elles furent
terminées, on apporta le cercueil sur le bord de
là tombe ; le père, aidé du fossoyeur, l’y plaça, et
prononça un dernier adieu aux restes de son enfant;
p u is , chaque p a ren t, chaque ami vint jeter une poignée
de terre dans la fosse. J’ai remarqué que ce dernier
cérémonial, qu’on pratique aussi en Europe, est
le plus pénible de tous, peut-être parce qu’il tranche
définitivement tout rapport entre le mort et les vivants.
A ce moment du moins, je vis à la contraction
douloureuse qui assombrit chaque visage, que
c’était une véritable impression ressentie et rendue
sans aucune simagrée.
On avait déjà reçu depuis plusieurs jours la nouvelle
de l’arrivée à Messoah de MM. de Jacobis, de Montuori et