
III.
Gondar, le 7 mai 1840.
Mon c h e r L e f e b v r e ,
J’ai promis de te dire quelques mots de la population
de Gondar : avant d’en partir, je vais remplir ma
promesse; mais ce sera court, je t’en préviens. Cette
ville est au reste de l’Abyssinie ce qu’est Paris pour la
France, le centre des lumières, de l’intelligence et du
travail, le modèle des bonnes manières et du bon
goût. Gondar est aussi la métropole du commerce ; il
« T V recèle les plus gros négociants, et c’est le point d intersection
de toutes les caravanes.
L’Abyssin qui n’a point vu Gondar, est incomplet,
comme le provincial qui ne connaît point Paris. Le
soldat vient y acheter ses armes, l’ouvrier ses outils ;
le debtera y achève ses études, pour devenir, à son
choix, théologien, juge ou avocat : tous y acquièrent,
dans leur métier, le dernier tour de main, et cette
suffisance qui, chez tous les hommes, fait la meilleure
partie de l’habileté.
C’est assez te dire que Gondar est le roi de la mode
abyssine : là seulement les femmes ont de l’élégance
dans leur toilette. La dame de Gondar ne va pas nu-
pieds, comme une provinciale ; elle a des babouches à
la poulaine, et le bas de sa jambe est toujours orné
de chaînettes en argent. Elle ne se fait faute ni de
colliers, ni de bracelets, et c’est dans leur choix que se
montre la délicatesse de son goût. Jamais elle ne
s’aventurera par la ville sans revêtir par-dessus sa
blanche mergafchemma, un riche burnous en soie
bleue, qu’il est du dernier bien de parsemer de plaques
d’argent ciselées et dorées. Pour peu qu’il faille
aller à un quart de mille, elle monte à mule, soutenue
par un valet, conduite par un autre : celui-ci fait
prendre à la monture un amble tellement doux, qu’on
entend à peine résonner les sonnettes de son collier.
Le grand ton consiste à se faire suivre d’un certain
nombre de soubrettes, les unes à mules, les autres
à pied, et à fermer la marche par des valets armés
de lances et de boucliers. J’ai remarqué que le
harnachement des mules était, de même que la plupart
des ornements abyssins, dans le style byzantin.
Comme autrefois à Athènes, les courtisanes donnent
ici le ton; mais elles ont de plus qu’à Athènes l’apanage
de la poésie; car elles seules, à peu près, ont le
privilège de faire des vers.
Dans leur jeunesse, ces femmes sont toujours comblées
d’hommages et de cadeaux; mais l’âge venant à
diminuer les uns et les autres, force est à elles de se
livrer à une industrie fort en honneur dans le p ay s,
celle de faire le fil des mousselines employées par les
grands comme draperies. Elles prennent alors grand
nombre de jeunes filles de tous les âges, auxquelles
elles distribuent le travail : les plus jeunes ouvrent
le coton, d’autres le cardent, et les plus habiles tiennent
le fuseau. Les bobines pleines passent dans les
mains d’un tisserand musulman, et l’étoffe est offerte