
Nous eûmes bientôt des indices plus positifs du voisinage
de la côte; la réfraction nous permit d’apercevoir,
dans les vapeurs de l’horizon, quelques têtes
de palmiers, pour ainsi dire suspendues entre le ciel
et l’eau ; de proche en proche les objets prenaient une
forme plus nette; ce furent d’abord quelques blancs
minarets, puis les mâtures des vaisseaux de la rad e ,
puis enfin la ligne irradiante, par le soleil levant, des
maisons blanchies à la chaux. La côte s’offrait alors à
nous sous l’aspect d’une ligne mince et jaunâtre, frêle
démarcation entre le vert foncé des eaux et l’azur pâle
du ciel; quelques touffes de palmiers en rompaient
seules la monotone beauté.
A dix heures, nous entrâmes dans la rade d’Alexandrie.
J’avais déjà eu l’occasion de voir cette ville peu de
temps après la bataille de Navarin; c’était alors un
des plus repoussants exemples de l’incurie turque:
des rues sales, des maisons en ruine, un port privé
des constructions les plus indispensables. Je retrouvais
un port en bon état, des rues propres, des maisons
solides, élégantes, des jardins, des équipages, et
au milieu de ce luxe et de cette prospérité, une population
tout européenne.
Ces merveilles reportèrent naturellement ma pensée
à l ’homme qui les avait enfantées : Méhémet Ali, dis-je
en moi-même, ton génie est bien un génie créateur ;
ce que tu as fait là ést plus qu’une rénovation, car de
l’Alexandrie d’autrefois l’Alexandrie d’aujourd’hui n’a
gardé que le nom! Mais, n’est-ce donc rien, en effet,
qu’un pareil nom? et les sentiments qu’il fait naître
ne sont-ils pas de ceux qui poussent irrésistiblement
aux grandes choses ?
Je me recueillis alors, car je sentis murmurer à
mon oreille la voix du passé, et mon esprit évoqua silencieusement
la longue chaîne d’événements qui illustrèrent
cette noble ville, depuis Alexandre, son
fondateur, jusqu’à Bonaparte, son conquérant; et je
me dis, en définitive, qu’accablé par un pareil trophée
de rois puissants, de saints, de poëtes, de savants
et d’illustres bandits , un homme comme Méhémet
Ali devait se trouver heureux et fier d’avoir su
encore y marquer si glorieusement sa place!
En débarquant, la première nouvelle que nous apprîmes
fut celle de la faillite de la principale maison
de banque de la ville: Boghos-Bey, le ministre du
pacha, en avait, disait-on, subitement retiré des fonds
considérables, ce qui avait causé sa ruine. On attribuait
généralement cette conduite, à coup sûr autorisée
sinon inspirée par Méhémet Ali, au désir qu’il,
avait de se venger du traité de commerce récemment
conclu entre la Turquie, la France et l’Angleterre. Par
là, il devenait évident aux yeux de tout homme sensé
que les maisons financières qui ne relèveraient pas directement
du pacha, et, par suite, ne seraient pas
des espèces, de comptoirs à sa solde, devraient succomber
sous une concurrence aussi redoutable que la
sienne, c’est-à-dire celle d’un souverain qui s’empare
du monopole du commerce dans ses États. Du reste,
on attendait avec impatience les premiers résultats du
traité mis à exécution. Les négociants de Turquie et