
qu’autrefois il avait été militaire, puis bouquiniste à
Alger; qu’après son voyage de curiosité chez les Ber-
beras, il voulait aller à Zanzibar pour y enseigner
l’agriculture : on voit qu’il prenait le chemin des
écoliers. Ce voyageur n’était pas un grand polyglotte ;
mais, faute de pouvoir frayer sa route par des paroles
et des accommodements, il tranchait les difficultés
avec son sabre. 11 avait, disait-il, enseigné à
certains Européens qui s’étaient trouvés avec lui au
marché des Sômalis, ce moyen de se faire respecter
parmi les nations barbares; et il comptait bien en
user de même avec les nombreuses tribus gallas qu il
lui fallait traverser avant d’arriver aux côtes voisines
du canal de Mozambique. Il était venu a Messoah en
compagnie de M. Combes ; il y avait acheté une mule
et un âne : il lui manquait un drogman et un domestique.
11 me demanda bien quelques conseils à ce suje
t, mais il ne paraissait pas très-disposé à les suivre.
Il avait une boussole, mais pas de carte, non plus que
de papier ; il écrivait son journal sur un bâton avec la
pointe d’un couteau. Il se renseigna auprès de moi
sur les pays par lesquels il devait passer, et se mit en
route à la garde de Dieu, avec un guide nommé Aïlo
Mariam, ancien esclave de l’Arménien Hadjy Johannés,
et un autre petit domestique qui devait 1 accompagner
jusqu’à Sokota. Je lui souhaitai bon succès, quoique
fort en peine de savoir comment il se tirerait du centre
de l’Afrique, en supposant même qu’il pût jamais y
arriver.
M. Petit, tout à fait hors de danger, arriva le 16 mai
à Adoua. Nous avions préparé pour son retour un
dîner servi à l’européenne, c’est-à-dire avec nappe,
verres, fourchettes, cuillères, assiettes, etc. Les Abyssins
en restèrent tout ébahis; c’était pour eux une
féerie, une merveille, quelque chose de ridicule à
force de singularité. Mon pauvre ami se montra joyeux
et dispos au sein de cette fête, à laquelle tous les Européens
présents dans la ville avaient été conviés; car
tous ces visagés blancs réunis, c’était pour chacun de
nous presque la terre natale. Dès le lendemain de son
arrivée, nous reprîmes, de concert, nos occupations,
avec toute l’ardeur de gens pour qui chaque minute de
travail est un pas vers la patrie. M. Petit adressa au
Muséum un exposé de ses travaux et de ceux de Dillon
pendant mon absence.
Deux (ou trois jours après, nous apprîmes que
Guebra Raphaël venait enfin de jeter le masque et
de se déclarer en pleine révolte, après avoir tué le
choum Tembene Sahalo. Le lecteur connaît, par
une des lettres de M. Petit, l’histoire de l’inimitié de
ces deux chefs, inimitié qui, depuis le festin où ils
s étaient pris de dispute, n’avait fait que s’envenimer
encore. Ainsi qu’il a été d i t , le choum Sahalo était
vaillant et avait nombre d’adhérents : Guébra Raphaël,
moins puissant, moins bien accompagné, avait pour
lui la ruse, et une merveilleuse discipline parmi sa
petite troupe ; aussi parvint-il à surprendre son ennemi
un matin qu il dormait sans défiance. Immédiatement
Rpres Guebra Raphaël envoya a Oubié son hommage
renforcé de présents; mais se sachant déjà en mauvaise