
nous les laissâmes se débattre, et continuâmes notre
route, nous disant qu’il était heureux que tous les Abyssins
eussent à peu près également la même inclination
à s’approprier le bien d’autrui, ce qui, en maintes
circonstances, nous avait sauvé d’une ruine complète.
Le pays d Enzate s’étend principalement sur la chaîne
qui borde le pays de Gueddiba; vers Test, se trouvent
quelques vallées de peu d’étendue. Nous descendîmes
dans l’une d’elles, appelée Ser Ih, qui est
cultivée par irrigations : on était en train d’y sarcler le
theff de la seconde récolte. Nous arrivâmes auprès d’un
village où résident les chefs du district; les habitants
s étaient réunis sur un mamelon, et ayant été témoins
du conflit qui venait d’avoir lieu, paraissaient disposés
à prendre notre parti ; cependant, avant de nous y arrêter,
nous jugeâmes prudent de faire prendre des informations;
mais le chef du village envoya tout aussitôt
nous complimenter et nous engager à venir dans sa
maison, où il nous reçut en effet avec la plus gracieuse
hospitalité. On nous prévint, dans ce village, que tous
les pays d’alentour avaient eu avis que des Francs devaient
passer avec des caisses d or, ce qui nous exposerait
à des attaques certaines, si nous poursuivions
immédiatement notre route. Était-ce une ruse de notre
hôte pour nous soutirer un présent? Nous ne sûmes
vraiment qu’en penser d’abord ; mais comme il eût été
imprudent d’ailleurs de négliger l’avis, nous nous décidâmes
à stationner un jour : dans l’intervalle, nous
envoyâmes un message à Balgada pour en obtenir du
renfort, et nous organisâmes nos moyens de défense.
Cette journée se passa dans l’attente ; le lendemain
notre messager revint nous dire qu’il avait rencontré
un chef, ami de son maître, qui se proposait de nous
fournir une escorte. Nous nous remîmes donc en route
sur la foi de cette promesse, et à midi nous traversâmes
la rivière Férasse Maye qui, dans cet endroit,
prend le nom de Guéreb Tsedia : elle coule alors au
S. S. E.; 7 ou 800 mètres plus bas, elle se dirige au
S. S. 0 . Nous gravîmes ensuite une chaîne pour arriver
sur le plateau de même nom que la rivière, et à deux
heures nous atteignions le village qui le domine. Nous y
fûmes accueillis par le chef du district, Ato Guebra
Sallassé, jeune homme d’environ trente ans, d’une
belle physionomie grecque, intelligente et énergique
à la fois. C’était encore un des débris de l’armée de
Cassaye; fait prisonnier à la bataille de Férasse-
Maye, il avait subi le sort des chefs révoltés contre
Oubié ; il n’avait plus qu’un pied et une main ; mais son
oeil exprimait la fièvre de la vengeance. Dès qu’il avait
appris la défaite d’Oubié àDebraTabor, il était sorti de
sa retraite, et maintenant il s’apprêtait à suivre la fortune
de Balgada Aréa, pour s’opposer au retour de
l’ennemi de son pays. Tout mutilé qu’il était, il n’avait
rien perdu de son agilité; de la main qui lui re sta it,
il saisissait la crinière de son cheval, et saiîtait en selle
sans employer l’étrier. «Cette main, disait-il, servira
encore à venger l’autre. »
Nous obtînmes de ce jeune chef plusieurs renseignements
sur les pays que nous découvrions des hauteurs
de Tsedia, dans un rayon de plus de vingt lieues.