
est parfait, toutes les autres fonctions sont normales ; le moral est calme.
En un mot, en dix-huit jours, six plaies énormes, suite d’amputations
sans lambeaux, sans ligatures, n’ont donné aucune hémorragie ; il n’y
a pas eu de, fièvre traumatique, pas de complication gastrique ou
autre, et la guérison s’est faite dans un temps bien extraordinaire par
rapport à ce qui se passe dans des cas analogues dans nos hôpitaux et
en ville, malgré les soins pris pendant l’opération, pendant le traitement,
etc.
Je les revois le 6 octobre. Il n’y a qu’une très-légère insomnie et un
peu d agacement aux moignons. La cicatrice s’est maintenue ; il ne reste
que quelques petites fistules donnant un peu de suppuration. Les chairs
ont recouvert presque entièrement les os, dont on voit encore les cartilages
blancs, polis et baignés par une bonne suppuration.
Le 24 du même mois je ne retrouve plus que deux des opérés. Le
troisième, craignant de nouvelles poursuites, s’est retiré dans un couvent.
Chez les deux qui restent, le moignon des pieds est tout à fait guéri ; les
poignets seuls ne sont pas entièrement cicatrisés ; et, selon l’usage du
pays, on les a saupoudrés de pierre pilée.
Enfin, le 8 novembre, en allant au camp, éloigné de deux heures
d Adoua, je rencontre sur la route, et à mule, un de mes opérés. Son
pied amputé, enveloppé seulement d’un linge fin, appuyait sans douleur
sur 1 étrier ; sa main n’était pas encore entièrement guérie ; du reste, il
se portait on ne peut mieux, deux mois seulement après l’opération :
tandis que le même jour je vis au camp un homme privé aussi d’une
main et d un pied il y a huit mois ; il n’était pas plus avancé en guérison
que mes malades : ce qui prouve au moins combien le traitement, maigre
son imperfection, avait eu de succès, et combien un traitement régulier
aurait d’avantages.
Je crois inutile de faire des réflexions sur ces faits. S’il n’y en avait
qu un seul, on pourrait le regarder comme une exception rare à tout ce
que nous observons en Europe ; mais la réunion de trois cas tout à fait
semblables pour la date de l’opération et celle de la guérison, pour la
même absence dans tous les cas de symptômes traumatiques les plus
légers, rendent, je crois, ces observations dignes de l’intérêt des chirurgiens.
Du reste, cette facilité extrême avec laquelle se guérissent de vastes
plaies est générale, et je puis citer d’autres mutilations graves plus fréquentes
encore que les précédentes, où, malgré l’absence de soins,
on est frappé de la rapidité de la guérison ; je veux parler de la castration.
En effet, d après une habitude du pays, pendant les guerres entre les
habitants et surtout avec lesGallas, chez lesquels cet usage est encore
plus en vigueur, les vaincus sont inévitablement Châtrés. Cette mutilation
est aussi complète que possible ; car elle ne se borne pas aux testicules
ou à la verge, mais elle porte sur tous ces organes à la fois ; les
saisissant tous d’une main, le vainqueur, avec son sabre, les détache
d’un seul coup en rasant le pubis et le périnée. Les Gallas, dans certains
cas, mutilent ainsi des enfants pour les vendre aux musulmans comme
eunuques ; et dans ce cas aussi, ils opèrent de la même manière en se
servant d un mauvais couteau ou d’un mauvais rasoir. La plaie
immense qui en résulte n’est soumise à aucun pansement, et cependant
il est bien rare que la mort en soit la suite dans l’un ou l’autre cas, soit
chez les enfants, soit chez les adultes.
J ai eu occasion de voir deux cas où la plaie était encore assez récente,
et avait été faite, dans l’un avec le sabre, par des Abyssins ; dans l’autre,
avec le rasoir, par des Gallas.
La première victime était un soldat qui, après avoir longtemps fait la
guerre sous un des ras précédents, s’était retiré du métier des armes
après la mort de son chef, et vivait d’aumônes qu’il récoltait dans les
églises. Rencontré, il y a sept à huit mois, par des soldats dans une de
ces églises, au moment où il demandait ainsi sa subsistance (c’était
l’époque de la guerre entre Oubié et Cassaye), il fut considéré par eux
comme un espion, et immédiatement mutilé par l’un d’eux, avec le
sabre courbe ou chotcule en usage dans le pays. On lui enleva à la fois
la verge et les testicules. Le malheureux, comme c’est l’usage en pareil
cas, n employa d’autre remède que celui du pays. Il se contenta, pour
arrêter le sang, de mettre de la pierre piléé, et guérit parfaitement sans
hémorragie et sans aucun accident.
Quatre jours avant que je le visse (quatre mois s’étaient écoulés depuis
la mutilation), la cicatrice s’étant resserrée, comme cela arrive toujours,
le passage au cours de l’urine se trouva fermé, et il en résulta des douleurs
atroces, auxquelles le malade, avec un courage effrayant, mit fin
lui-même, en rouvrant avec un couteau la cicatrice dans l’étendue de
deux grands pouces. C’est dans cet état que je le vis. Les bords de la
plaie étaient frangés, 1 excision ayant été faite avec un mauvais couteau.
Le fond de la plaie était rempli de pus ; à la partie moyenne, un peu du