
carrière à l’imagination des Tigréens : les sentiments de
nationalité se réveillèrent à mesure qu’il était plausible
de supposer qu’Oubié avait été battu par Ras Ali; on
n’avait jamais trouvé son joug plus insupportable que
depuis qu’il n’était plus là; on s’excitait déjà, tout bas
il est vrai, à la révolte et à la conquête de cette indépendance
perdue. Mais bientôt la même incertitude
continuant de planer sur le sort de l’armée tigréenne,
ces bruits étouffés prirent de la consistance, tout en
manifestant un notable désaccord : car déjà lès deux
délégués du commandement se mesuraient de l’oeil, et
groupaient leurs forces.
Cette agitation eut pour résultat immédiat d’infester
les routes d’une foule de ces gens sans aveu, bien plus
occupés à piller et à détrousser les voyageurs qu’à servir
aucun parti. Je commençai à être inquiet pour mes
compagnons, et je leur écrivis de presser leur retour à
Adoua, attendu qu’en tardant davantage notre réunion
pourrait bien devenir impossible ou dangereuse,. Je
reçus une réponse.de Petit qui me décida moi-même, à
faire le voyage de Messoah ; car il me laissait entrevoir
que nos finances étaient dans un désordre, qui, pour
être réparé, devrait le retenir quelque temps encore.
Outre l’avantage de pouvoir mieux que personne régler
les comptes de notre drogman, je voyais, à aller moi-
même à Messoab, celui de nous trouver réunis loin du
théâtre delà guerre, ce qui nous permettrait ultérieurement
de choisir à notre aise une nouvelle résidence.
Je pris la route de Seraé et je m’arrêtai le premier
jour à Béeza, chez le choum Ato Ouelda Raphaël.
Ma seule qualité d’étranger me valut de sa part une
gracieuse hospitalité, et j ’aurais volontiers passé quelques
jours chez lui, ainsi qu’il m’en priait, si les
causes de mon voyage n’eussent pas été aussi
impérieuses. Il me donna un guide pour me conduire
jusqu’au Mareb. La route qui y menait était
bordée d’une série de collines qui appartiennent encore
au district de Béeza ; sur leurs sommets arrondis
se dressent joyeusement des groupes de maisons.
La dernière colline, avant d’arriver à la plaine
au milieu de laquelle coule la rivière, est couverte d’arbres
à encens; on l’appelle Amba Christophe; la plaine
est extrêmement boisée, mais de petites espèces ,
excepté au bord même de l’eau, où nous vîmes plusieurs
beaux arbres de construction, tous particuliers
à 1 Abyssinie. Comme nous étions dans la saison
sèche, nous ne craignîmes pas d’y planter nos tentes.
La rivière était à sec, et nous étions obligés de
creuser le sable pour avoir de l’eau. Les habitants
vinrent nous avertir de nous tenir sur nos gardes ,
parce qu’on avait vu rôder deux troupes d’éléphants
dans le voisinage, outre que les lions et les hyènes
n’y étaient pas moins nombreux. Cet avertissement
éveilla ma curiosité; je m’informai de la direction où
les éléphants avaient été aperçus, et je me mis en campagne
avec mon chasseur dans la voie qui nous fut
indiquée. Nous ne tardâmes pas, en effet, à voir de loin
une troupe de huit éléphants, dont trois avaient des dimensions
énormes;'les autres, qui étaient jéunes, pouvaient
être hauts d’environ deux mètres. Notre pre-
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