
voya à son secours un habitant q u i, touché du sort
déplorable de notre compatriote, s’offrit à l’accompagner,
et, par l’ardeur de sa sollicitude, empêcha peut-
être la perpétration de tout mauvais dessein.
Ils arrivèrent bientôt chez un autre chef qui était
aussi différent d’Ato Badelou que le jour de la nuit :
celui-ci, outre un excellent souper, donna au voyageur
une toile dont il avait grand besoin, s’il voulait
se présenter à la cour, et une mule qui ne lui était
pas moins indispensable pour continuer son chemin.
Notre voyageur ne m’a fourni aucun renseignement
sur la route qu’il avait suivie pour se rendre de chez
Ato Badelou au Choa. Je le ferai donc tout de suite
arriver à la cour du roi Sahalé Sallassé. C’était précisément
à l’époque où l’ambassade anglaise, commandée
par le major Harris, venait de faire son entrée.
On ne s’entretenait que du luxe déployé par les étrangers
, et pour donner une idée de leurs richesses, le
peuple se servait de cette image : ils donnent, disait-
on , lorsqu’ils envoient au marché, un sac de sel pour
un sac de grain. Or, le sel étant la monnaie du pays,
cela équivalait à dire : ils donnent un sac d’argent
pour un sac de farine. La commission anglaise était
une nouvelle édition des ambassades somptueuses envoyées
chez les rois indiens. Le major Harris ne se
rendait chez le roi qu’en grande pompe, monté sur
un beau cheval anglais , et drapé dans un magnifique
manteau rouge galonné d’or. Il avait un chapeau à
plumes, et s’avancait toujours à la tête d’un cortège.
M. Évain, arrivant au milieu de ces splendeurs,
seul, pauvre et presque déguenillé, dut produire un contraste
bien pénible pour son amour-propre national, et
encore aurait-il fait plus triste figure sans la complaisance
de M. Craft, missionnaire allemand de la société
de Londres, qui voulut bien lui servir d’interprète. A
la mise de notre compatriote, Sahalé Sallassé avait jugé
qu’il pouvait bien être un ouvrier, supposition que ne
démentait pas la carrure de ses épaules; en conséquence
il l’avait accueilli d’une façon gracieuse, et lui avait
fait cadeau d’une mule et d’un vêtement. Muni de ces
objets de première nécessité et de quelques thalers qu’il
avait empruntés, M. Lvain songea à poursuivre sa route
jusqu’à Zanzibar, et ce fut à grand’peine que M. Craft
parvint à le convaincre de l’impossibilité d’un pareil
voyage dans les conditions où il se trouvait; encore
M. Évain ii’abàndonna-t-il pas son projet, mais se résolut
à chercher une autre voie. En attendant, il resta à Ango-
lola, ne sachant pas trop ce qu’il y faisait. Sur ces entrefaites
eut lieu la réception officielle et cérémonieuse
de l’ambassadëanglaise au palais du roi etily fut convié.
Cette journée coupa court à ses indécisions. Il ne put
supporter de voir les Anglais se prélasser dans des fauteuils
(qu’à la vérité ils avaient apportés eux-mêmes),
tandis qu’il était obligé de s’asseoir par terre. Cette
humiliation lui fut la plus sensible de toutes, et lorsque
le lendemain Sahalé Sallassé le fit venir pour l’engager
à rester chez lui (ainsi qu’il en usait du reste avec tous
les étrangers ) , il refusa, disant qu’il désirait retourner
dans le Tigré, et qu’il ne demandait d’autre
faveur que celle d’un guide pour traverser les pays