
A peine eut-on avis de notre arrivée qu’on nous logea
dans une des meilleures tentes, et quelques instants
après le dedjas Lemma nous fit prier de passer chez
lui. Sa réception fut cordiale et polie. Au moral
comme au physique, ce jeune homme avait une grande
ressemblance avec son père. Il eut la délicatesse d’abréger
cette première entrevue pour nous laisser le
temps de nous reposer et de nous installer; et le soir il
nous envoya chercher pour souper. Nous le trouvâmes
assis par terre entouré de ses officiers; il nous
donna place à ses côtés et nous fit avec grâce les honneurs
du repas. Son esprit nous parut distingué autant
que nous permettaient d’en juger nos faibles acquisitions
d’Amarah; car il est bon dé dire que
M. Sapeto faisait à lui seul presque tous les frais de
la conversation. Tout alla bien pendant le dîner, mais
à la fin , en manière de dessert, le dedjas Lemma prit
une lyre qu’on disait être celle de David, et s’accompagna
en chantant successivement toutes les provinces
de son pays, sans oublier l’énumération dé leurs
produits. C’était à faire prendre l’Abyssinie en horreur.
Nous donnâmes au prince un léger cadeau qu’il
accepta avec une reconnaissance bien simulée si elle
n’était véritable. M. Petit administra une poudre pour
les hémorragies, et désormais établis sur le pied d’un
parfait échange de bons vouloirs et de procédés délicats
, nous songeâmes à utiliser notre séjour dans le
camp au profit de notre exploration.
Cette province du Chiré est, comme nous l’avons
dit, formée en grande partie d’une vaste plaine très-
fertile , comprise dans le bassin du Taccazé ; ce
fleuve la borne au sud, encaissé dans un ravin profond
et abrupt ; elle se termine au nord par les districts
de Koveta et d’Addi-Abbo, situés «/ ' sur une chaîne
de hautes collines; elle touche à l’est à la province
de Zana, et conduit à l’ouest au,x basses terres des
nègres chankallas. La bordure du ravin du Taccazé
dessine une ligne de pics de soulèvements dont le
plus remarquable est celui d’Aloguiène dans le district
de Tembela qu’on aperçoit des provinces du
Ouoguéra, du Semiène et du Ouolkaïte.
L’élévation moyenne de cette plaine est de seize
cents mètres. On y cultive le coton et plusieurs graüii-
nées, principalement le thef. Certaines parties, comme
lé district de Tembela, sont très-boisées et produisent
plusieurs espèces de gommiers, de térébinthes, ainsi
que dès citronniers et des orangers, quoique ceux-ci
paraissent y avoir été transplantés. Les cédrats y sont
d’une grosseur prodigieuse. Le district de Koyeta dont
les terres sont plus élevées, offre au contraire peu de
bois , et de grands champs de blé et d’orge; il renferme
aussi plusieurs mines de fer natif qui sont exploitées
par les habitants au moyen de fourneaux à la
catalane, dans lesquels deux outres tiennent lieu de
soufflets* Ce fer est extrêmement malléable ; on en
fabrique des charrues qui ne sont pas vendues au
delà de deux francs cinquante centimes.
Dans toute la plaine du Chiré , on remarque comme
aux environs d’Adoüa une espèce de dattier dont les