
C’est Oubié lui-mêmè qui me fit appeler le lendemain
pour que jè lui remisse cérémonieusement les
càdeàpx du roi des Français. Après les avoir reçus, il
me pria de faire savoir ses remercîments à Sa Majesté
Louis-Philippe, qu’il félicitait d’être le chef d’un peuple
créateur de tant de merveilles, quoique, ajouta-t-il, il
fût bien loin d’avoir vu tout ce qui était capablè de le
faire juger du génie de la nation française.
Les douze fusils et les pistolets lui firent grand
plaisir ; mais il parut enchanté surtout du sabre sur
lequel son nom avait été gravé en éthiopien : il le
dégaina et le posa nu sur son trône.®
Les envoyés, à qui le ministre des affaires étrangères
avait donné des cadeaux très-variés, en firent hommage
d’une partie à leur maître; ils lui donnèrent
leurs lunettes d’approche, une pièce d’étoffe de verre
et quelques bouteilles en cristal de couleur. Oubié
nous congédia gracieusement en nous engageant à
passer les fêtes de Pâques à Maye Talô.
Dès le lendemain je songeai à visiter les environs;
mais je reçus plusieurs visites de chefs influents qui
me harcelèrent de demandes. Je ne pus donc , pendant
les premiers jours, que faire quelques observations
météorologiques, et déterminer la position
géographique de la ville de Maye Talô. Quoique nous ne
fussions que dans le mois d’avril, il pleuvait presque
chaque jour ; souvent la pluie commençait par un
orage accompagné de grêle, et alors le thermomètre
descendait à 9°, de 14° où il se tenait ordinairement.
J’envoyais nos aides botanistes herboriser, tandis que
les autres s’occupaient à chasser et à récolter des insectes.
M. Vignaud faisait sans relâche de la minéralogie.
Néanmoins j’étais inquiet de M. Petit, et j’aurais bien
voulu être exempté de passer les fêtes de Pâques à
Maye Talô ; mais m’en dispenser eût peut-être suffi pour
me brouiller avec Oubié. Je priai M. Vignaud daller
remplacer M. Rouget, et de faire en son lieu et place
l’office de garde-malade.
Schaffner, le maréchal des logis, voulut, inaugurer
ses fonctions : il essaya les fusées de guerre. Elles
avaient probablement souffert pendant le voyage, car
la première qu’il fit partir, marcha en arrière au lieu
d’aller en avant ; fort heureusement elle ne causa aucun
accident; mais l’expérience discrédita complètement
notre homme.
Cependant je m’apercevais que les deux envoyés
qui étaient logés avec nous, bien loin d etre reconnaissants
de tout ce que j’avais fait pour eux, m en
voulaient de la préférence que je semblais donner
à leur secrétaire, Guébra Mariam. Leur dépit s était
exhalé d’abord en plaintes à Oubié contre celui-ci;
puis, voyant que je prenais chaudement la défense de
mon protégé, ils ne craignirent pas de diriger contre
moi-même leurs attaques. Ils firent remarquer à leur
maître que le roi de France n’avait pas répondu à sa
lettre, ce qui était une marque d’indifférence; ils ajoutèrent
que le ministre des affaires étrangères les avait
cavalièrement traités, et n’avait même pas voulu recevoir
leurs adieux ; enfin, ils me prêtaient des projets
ambitieux! J’eus le premier indice de ces menées à