
La manière dont elles se pratiquent, les suites de l’opération, tout
cela m’avait été raconté avec détail ; mais tout cela me semblait, à moi
chirurgien, tellement extraordinaire, que je regardais tous ces récits
comme exagérés et remplis d’erreurs.
Par exemple, on m’avait assuré que toujours on amputait le pied et la
main dans l’articulation, qu’il n’v avait |pas d’hémorragie et que la
plaie guérissait rapidement; on m’avait dépeint l’habileté avec laquelle
tout se pratiquait, la promptitude même de l’exécution si le patient était
assez riche pour stimuler l’activité du bourreau au moyen d’un présent
de deux toiles, c’est-à-dire d’environ 4 4 francs. Mais, après avoir vu et
constaté si souvent, depuis un séjour de deux mois, la difficulté avec laquelle
les plaies se cicatrisent, et au contraire la facilité avec laquelle
la moindre contusion entraîne des maladies des os si longues à guérir,
j’avais besoin de quelque chose de plus que tous ces renseignements imparfaits.
Il me restait à connaître la forme de l’instrument, la manière
d’opérer, celle employée pour s’opposer à l’hémorragie, etc.
Le samedi 7 septembre, j’eus malheureusement l’occasion de satisfaire
ce qui chez moi n’était pas une curiosité cruelle, mais le désir d’éclair-
cir bien des points de chirurgie. J’appris, en effet, que ce jour, sur la
place du marché d’Adoua, on devait couper le pied et la main à trois
malheureux, coupables seulement d’avoir combattu dans les rangs du
parti le plus faible, et d’avoir ensuite eu la folie de se livrer au vainqueur,
qui les condamna chacun à perdre un pied et une main.
Les exécutions se font ordinairement sur une plaçe, le jour du marché.
(Les bourreaux sont des gardiens des nagarits ou instruments de musique
militaire du Dedjazmatche. )
Dès le matin, les trois malheureux, enchaînés et assis à terre au milieu
de leurs exécuteurs, attendaient l’heure à laquelle la perte de leurs
membres rendrait désormais leur existence: misérable ; leur figure, du
reste, était calme,, malgré l’attente du supplice : la foule formait un
vaste cercle autour d’eux, contenu par des hommes armés de bâtons. Je
traversai le cercle pour aller du côté des patients, dont un déjà assis sur
l’herbe et s’appuyant sur la seule main qui lui restait, levait vers le
ciel ses deux moignons sanglants, tandis que les parties retranchées gisaient
à terre sous ses yeux et à peu de distance. L’herbe était teinte
d’un ou deux jets de sang peu abondants.
A peine étais-je arrivé, que l’on procéda à l’exécution du second. Au
lieu des chaînes qui entouraient ses mains et ses pieds, on lui lia le bras
et la jambe avec une longue courroie de cuir, fortement serrée pour
s’opposer à l’écoulement du sang pendant l’opération; puis on l’étendit
sur le ventre, cinq à six hommes le continrent, et, saisissant la jambe
sur laquelle il devait opérer, le bourreau, qui tenait dans ses dents l’instrument
du supplice, prit le pied par sa face dorsale dans la main gauche,
tandis que de l’autre, après s’être assuré sur les côtés du tendon
d’Achille des extrémités malléolaires, il coupa ce tendon d’un seul coup,
découvrant ainsi l’articulation par sa face postérieure ; il ouvrit ensuite
sans tâtonner l’articulation péronière; et enfin , retournant la jambe
pour désarticuler en avant l’astragale, il finit par le côté interne et l’articulation
tibiale. Tout cela se fit sans tâtonnement, sans trembler, et avec
une habileté que j’étais loin d’attendre ; il ne coula pas une goutte de sang.
Le patient, dont on avait enveloppé la tête dans sa toge, poussait des
rugissements sourds.
Immédiatement après on procéda à la désarticulation de la main.
Tournant en haut la face palmaire, le bourreau fit une incision du bord
radial au bord cubital, après avoir avec les doigts limité l’articulation.
Arrêté alors par l’apophyse styloïde du radius, il tâtonna un peu avant
d’entrer dans l’articulation; mais il fut repris par un aide plus adroit qui
lui indiqua, en mettant le doigt sur le membre, la place où devait porter
le couteau. L’opération se termina assez promptement et toujours sans
lambeaux.
On enleva alors les liens qui entouraient les deux moignons, et aussitôt
le sang jaillit au loin; mais immédiatement on remplaça cette première
ligature circulaire par une autre faite avec des bandes de linge et
le cordon de soie de l’opéré. On les serra avec force, et c’est le seul
moyen qui s’oppose à l’hémorragie jusqu’à la guérison.
La sueur coulait du front du patient ; sa respiration saccadée indiquait
l’horrible souffrance à laquelle il était en proie. On lui apporta un peu
d’eau, on lui enjetasurla tête ; puisayantplacé devant ses yeuxlespreuves
non douteuses de son irréparable mutilation, on le laissa assis sur l’herbe
pour passer à la troisième victime, dont l’attente si cruelle de son sort
avait été rendue plus atroce par le tableau des souffrances de ses compagnons
d’infortune.
Pour moi, épouvanté de ce hideux spectacle où j’avais vu désarticuler
un homme bien portant avec autant de sang-froid que si c’eût été
un animal égorgé pour servir à la nourriture, révolté de l’indifférence
du bourreau et de celle des nombreux spectateurs qui assistaient sans