
non-seulement le moyen de relier fortement sa nouvelle
conquête à son pachalik, c’était encore ouvrir
dans ces deux pays une large porte à tous les progrès
venant d’Europe, car telle a toujours été la principale
préoccupation de Méhémet Ali, personne ne peut le
nier. Ce sont là de ces motifs dont l’excellence ne saurait
être ébranlée par les cris de quelques individualités
en souffrance ; aussi, au grand mépris des intérêts de la
civilisation, ne lui a-t-on répondu que par des raisons
de mauvais aloi, et un acte de dépossession.
Quoi qu’il en soit, les négociants de Djeddah, inhabiles
à prévoir les conséquences des accaparements du
pacba, ne sentaient que le dommage réel qui en résultait
pour eux; ils appréhendaient une ruine imminente,
et la déploraient d’autant plus, que, dans les dernières
années, leur ville avait conquis la première place dans
la mer Rouge. Un an plus tard, l’évacuation de Méhémet
Ali, en ne leur rendant qu’une faible partie des avantages
qu’ils avaient perdus, les priva de ceux qu’ils
pouvaient légitimement attendre de l’administration
de ce prince habile.
Dans la partie de cette relation qui traite du commerce,
nous avons consigné avec tout le soin’possible
les principaux articles des échanges de cette place;
nous y renverrons le lecteur pour ces détails, et généralement
pour tous ceux qui intéressent le commerce
des contrées que nous avons parcourues.
Ce qu’il est bon de remarquer ici, c’est que ce mouvement
commercial contribue à donner à cette ville
une physionomie peu ordinaire en Arabie. Nulle part
qu’à Alexandrie et au Caire nous n’avions vu une population
aussi remuante. Il n’y a donc pas jusqu’au
fanatisme turc qui ne puisse s’user au frottement
des Européens; car c’est à ce contact seul que les
habitants de Djeddah doivent une certaine facilité
de moeurs qui scandalise fort tout dévot musulman.
Il est juste d’ajouter qu’ils n’en sont que plus corrompus.
Cette urbanité ne dépasse pas les murs d’enceinte,
et dans les alentours, on rencontre encore
ce rude et fier type d’Arabe, perpétué sans mélange de
race, avec la grossièreté et l’énergie des moeurs primitives
: dans les marchés de la ville, au milieu des
citadins blêmis par les excès de leurs plaisirs ou les
calculs de leur avidité mercantile, parmi ces visages
bâtards qui portent le cachet de sangs divers, se dessinent
plus vigoureusement encore, sous Yabbayé, ce
profil sévère du pur Bédouin, cette chair bâle, à la fibre
desséchée, cet oeil étincelant, enfoncé dans l’orbite, où
le soleil d’Orient semble avoir allumé tous ses feux.
Tout le monde sait qu’en Arabie les auberges sont remplacées
par ce qu’on appelle des caravansérails, espèce
d’établissements publics 'où chacun peut venir s’installer
et profiter, sans rétribution, de l’ombre ménagée
dans une cour au moyen d’arcades, car on ne paie que
les chambres et les magasins. Malgré ce libre accès,
le. plus grand ordre règne dans ces caravansérails.
Ceux de Djeddah sont vastes etbienaérés; à l’époque du
pèlerinage, ils se remplissent de négociants, et dès lors
le mouvement y est considérable. A la tombée de la
nuit, des musiciens viennent divertir les voyageurs,