
mettre en jeu toutes les ressources de son esprit, qui
se montra plus grand encore dans cette position critique
que dans ses jours de prospérité. Il envoya d’abord chercher
des sommes considérables par un de ses serviteurs,
le Bedjirouend Keuptié ; puis il les répandit à profusion
parmi les courtisans de Ras Ali, pour leur faire
répéter incessamment à l’oreille du maître la parabole
suivante : « Nous avons enfermé la vache à
lait pour l’empêcher de paître et de nous nourrir, tandis
que nous avons lâché un loup cervier dont nous
sentirons bientôt la dent meurtrière : Oubiéest la vache
à lait; il a des trésors auxquels nous pouvons puiser
sans cesse, tant il est peu à craindre comme guerrier.
Au contraire, nous ne tirerons jamais rien de Marso ;
heureux, si nous ue ressentons bientôt les effets de sa
valeur et de son ambition, car son parti est nombreux
parmi les Gallas, les gens duSémiène et ceux du Tigré.
Nous avons donc tout à redouter de lui, si nous ne nous
hâtons de lui opposer un rival en relâchant Ôubié,
qu’il faudra auparavant rançonner fortement.
Cet avis fut goûté par Ras Ali; il fixa à quarante mille
thalers la rançon d’Oubié et le laissa partir sur un à -
compte, se contentant, pour le reste, d’une simple
promesse.
C’est avec quatre cavaliers seulement qu’Oubié reprit
la route du Sémiène . LeDedjaz Marso avait déjà une armée
formidable ; mais il était loin de prévoir que Ras Ali donnerait
sitôt la liberté à son prisonnier, et il n’avait fait
garder aucun passage ; ainsi Oubié trouva la route libre
jusqu’à une de ses forteresses, nommée Amba Haye, où
il s’enferma. De ce point inexpugnable, il fit connaître
son arrivée, distribua des armes et de l’argent, et rallia
ses partisans; il eut bientôt une armée imposante et
voulut tenir la campagne contre son frère; il fut battu
en deux rencontres successives : mais, en ce pays, les
victoires ne peuvent être décisives, parce que le terrain
est trop coupé pour permettre à la cavalerie de
poursuivre les fuyards.
Cependant Oubié, serré de près, se trouva bientôt aux
abois. C’est alors qu’il envoya dire à Ras Ali qu’il
était sur le point d’être prisonnier, et que s’il ne lui
venait aucune assistance, il ne pourrait pas lui payer
le prix convenu de sa rançon. D’ailleurs il lui faisait
entrevoir l’ambition de Marso sous son jour le plus
redoutable. Ras Ali, donnant dans le piège, vole au secours
de son créancier, et bientôt Marso se trouve entre
deux ennemis, avec une armée bien inférieure en nombre.
Il se retourne contre Ras Ali pour le combattre : au
premier choc, l’armée du ras est débandée. Mais, honteux
de sa conduite à Debra Tabor, cette fois Ali se
comporte vaillamment; il ramène ses troupes au combat,
et, à son tour, fait plier l’armée de Marso, qui se
trouve prise en flanc par celle d’Oubié. La déroute fut
complète : Marso, à la tête de quarante hommes, parvient
à se frayer un passage à travers les ennemis; mais
bientôt, traqué de toutes parts, il est obligé de se réfugier
dans l’asile du Oualdeubba.
En venant,secourir Oubié, Ras Ali avait laissé son
propre pays en proie aux factions; toute sa famille
était mécontente de son éloignement ; Aligas menaçait