
passer de guides. «Croyez bien, me ditM. Dégoutin,
que s’il ne vous en a pas donné à ma considération,
c’est que réellement il ne le pouvait pas. — D’accord,
lui répondis-je, mais ce qu’il pouvait fort bien, c’était
de ne pas vous déranger inutilement. »
Quoi qu’il en fût, nous nous voyions contraints à
prendre la route d’Eguela Goura; mais encore pour
celle-ci nous fallait-il des guides. Nous les demandâmes
directement au fils du naïb, qui nous fit mille
protestations d’amitié et nous promit en effet deux
hommes. Le voyant si bien disposé, je tentai davantage,
et le priai de nous faire conduire par le chemin
d’Addigrate. 11 me fit entendre qu’il n’y consentirait
pas, à moins que je ne lui donnasse un cadeau. Je lui
proposai dix thalers , somme énorme, vu l’état de nos
finances. Commeil faisait une moue assez dédaigneuse,
je lui tournai le dos et ne lui en parlai plus.
Nous restâmes une huitaine de jours à Messoah pour
faire nos préparatifs de rentrée, et nous nous mîmes
en route avec deux guides payés à raison de deux thalers
l’un. Nous traversâmes successivement la plaine
sablonneuse d’Omokoullou, la vallée de Maye Tota qui
semble le lit desséché d’un torrent, puis des collines
boisées q u i, à neuf milles de là, se terminent au
puits de Hoye Négousse. La chronique donne pour
origine à ce nom, une bataille qui eut lieu dans cet
endroit entre un roi d’Abyssinie et les musulmans,
et dans laquelle, après s’être bravement battu, le roi
chrétien fut tué, ce qui arracha à ses soldats l’exclamation
Hoye N égousse! (ô mon roi!). Ce puits avoisine les
collines qui conduisent à la vallée d’Aïlate, et forment
le gradin qui lui est inférieur; à ce point commence
la végétation. Après une vallée étroite qui va jusqu’à
la plaine Embé Tohhanè, puis une autre vallée qui
commence à Médeummar, nous vînmes camper au revers
de celle d’Ayederesso. Le lendemain nous étions
arrivés de bonne heure a Eguela Goura, où nous congédiâmes
nos guides. Nous allâmes coucher au village
de Maye Otsa, sur une hauteur qui termine la plaine
d’Eguela Goura, et là nous nous consultâmes pour décider
s’il était plus convenable de prendre par les vallées
basses de la rive gauche duMareb, où nous n’avions
à craindre que les animaux féroces, que par la
route que j ’avais suivie en venant, c’est-à-dire par
les plateaux du Seraé. Nos gens parurent moins redouter
les attaques des hommes que celle des bêtes
fauves, ce qui termina nos indécisions. Pour avoir la
liberté de nos mouvements* et ne pas être obligés de
demander l’hospitalité, nous achetâmes du grain,
environ la charge de deux mules pour un thaler. Nous
étions encore dans la plaine d’Eguela Goura lorsque
nous fîmes rencontre d’une caravane qui se rendait à
la mer : elle nous apporta la première nouvelle du
théâtre de la guerre. Oubié avait, à ce qu’il paraît,
livré bataille à Ras Ali, à Debra Tabor, et les deux chefs
avaient été tués. Nous passâmes à côté de Châha sans
nous y arrêter. Un jeune Abyssin qui se disait domestique
d Ato Aptaye, le choum d’Eguela Goura, et nous
suivait depuis le matin, nous inspira des soupçons ;
nous changeâmes notre route, et au lieu de passer par