
Sa Majesté ne s’était pas bornée à recevoir les envoyés
avec une extrême bienveillance, elle leur avait
promis des cadeaux en retour des leurs. J’avais
adressé à Monseigneur le duc d’Orléans un rapport
succinct de mon voyage, et son Altesse Royale avait
car mes yeux n’ont pas même suffi à voir, mon oreille à entendre. Mon
coeur n’avait pas assez de larmes pour écouler toute la tristesse de mon
âme en entendant la musique de ces chrétiens le jour où le Christ
expirait. L’église était très-grande et remplie de monde ; les femmes
étaient vêtues de noir, et cette couleur sombre convenait à la cérémonie.
Sur la muraille, une sculpture représentait l’image du Christ crucifié
avec tant de vérité, qu’on se serait cru au moment où le sang sortait
des plaies de Notre Sauveur.
Au sortir de l’église, nous allâmes visiter un palais qu’on nous dit avoir
été construit par les anciens maîtres de l’île; il parait que c’étaient des
seigneurs qui avaient fait voeu de chasteté, et qui combattirent les Turcs.
Nous entrâmes dans une grande salle, où l’on voyait un nombre immense
de fusils rangés comme des murailles, et dont le fer était poli
comme des miroirs; il y avait aussi les dépouilles de plusieurs Turcs,
parmi lesquelles nous vîmes des cottes de mailles [lebde), des cuirasses
(térour) d’un si grand poids, que nos porte-faix d’Abyssinie, bien loin de
pouvoir les revêtir, auraient grand’peine à les soulever. Un des casques
ressemblait à une des grandes marmites d’Oubié. Après cette salle,
nous en visitâmes une autre, dont les murailles étaient garnies de belles
peintures ; nous remarquâmes saint Georges monté sur un beau cheval,
et foulant aux pieds le dragon. ................................................
. . . Nous arrivâmes enfin à Marseille. Nous étions en France : la
miséricorde de Dieu nous avait favorisés, et notre voyage était accompli.
C’est un samedi que nous sommes entrés dans la ville. Nous allâmes
habiter un logement à loyer, comme nous l’avions fait à Malte.
Lorsque vint la nuit, nous vîmes une chose très-surprenante; c’étaient
des lumières dont le feu n’était point entretenu par de l’huile ou de la
cire, mais seulement par de l’air, et il n’y avait pas non plus de coton
pour brûler : un tourniquet éteignait cette lumière; lorsque au.contraire
on voulait l’allumer, on virait le tourniquet, et on approchait une flamme
paru s’y intéresser. J’attendis avec confiance la fin
de la session, et profitai de l’intervalle pour adresser,
dans divers ministères, les renseignements que j’avais
recueillis sur l’Abyssinie.
Ce qui m’encourageait à espérer dans le succès,
de l’ouverture; il se faisait alors une explosion, et la lumière sortait
très-brillante et très-haute. Nous nous amusions à verser de l’eau dessus
sans qu’elle s’éteignît, chose qui nous surprit au dernier des points.
Toute la ville était illuminée de cette manière, et l’on pouvait ainsi
sortir et se promener à toute heure de nuit. Les Francs font la vie plus
longue que nous ; ils ne dorment pas avant le milieu de la nuit, et jusque
là les rues sont toujours pleines de promeneurs, de voitures et de
cavaliers.
Ce que la Bible nous raconte de Salomon n’est rien en comparaison
de la richesse des marchands de Marseille. De tous côtés ils étalent l’or
devant leurs maisons ; à chaque instant nous nous arrêtions pour contempler
de belles soieries et toutes sortes d’étoffes. Il y a deux mois,
nous admirions les boutiques du Caire ; aujourd’hui nous voudrions savoir
une autre langue que celle de notre pays pour exprimer tout ce
dont nous sommes témoins. Nous nous sommes promenés tout le jour, et
lorsque nous sommes rentrés, nous avons trouvé un bon lit; en sorte
que nous avions le repos du corps et la joie de l’esprit.
Le lendemain, nous nous mîmes dans une voiture où nous étions dix-
huit personnes avec nos bagages ; cinq chevaux nous traînaient, et ils
étaient remplacés à mesure qu’ils étaient fatigués, et cela pendant cinq
jours que dura le voyage. Nous ne comprenions pas que le maître de la
voiture pût avoir à lui autant de chevaux : Ato Théophilos1 nous en
donna l’explication. Dans notre pays, pareille chose serait impossible a
faire ; jamais tant de gens ne pourraient s’entendre pour établir un service
aussi régulier ; deux négociants chez nous ne sauraient s’accorder
à vingt lieues de distance l’un de l’autre, pour faire marcher une
affaire.
Nous parcourûmes un chemin qui est plus long que celui de Messoah
au Choa, et sur tout cet espace, nous ne rencontrâmes pas un terrain
C’ est ainsi que j’ étais nommé en Abyssinie. (Note de l’auteur.)