
pitié à cette boucherie sans qu’aucune figure exprimât la moindre trace
de compassion, je me retirai plus mal à l’aise que si, pour sauver la
vie à un malade et soutenu par le but de lui être utile, j’avais dû moi-
même remplir le devoir de chirurgien, et je laissai ce peuple farouche
assister au troisième acte de cette exécution.
L’instrument dont on se sert est un couteau convexe de 5 à 6 pouces de
long sur 1 1/2 de large dans le milieu ; il est semblable, pour la forme,
au couteau dont se servent chez nous les gantiers pour amincir la peau,
les cordonniers pour leur cuir.
L’opération dura le même temps que si elle était faite par un chirurgien
d’Europe, obligé en outre de pratiquer des lambeaux et la ligature
des artères.
Que deviennent ces tristes victimes ? Elles restent sur 1 herbe exposées
à la curiosité publique jusqu’à ce que, s’il leur en reste, un parent, un
ami, les porte dans l’enceinte de quelque église, où du moins elles n’ont
pas à craindre que la nuit même les animaux féroces viennent, eux aussi,
déchirer pour le dévorer ensuite ce corps désormais aussi impuissant pour
la fuite que pour la résistance.
Voici comment j’eus l’occasion de voir le dénoûment de cette épouvantable
tragédie.
En quittant la veille, et pour n’y revenir jamais, le théâtre de cette
boucherie humaine, j’éprouvais le besoin de venir en aide à tant d’infortune,
mais j’ignorais où ces malheureux allaient se retirer : et pourrais-
je ensuite accomplir ce que je considérais de ma part comme un devoir,
sans être arrêté par l’esprit de vengeance qui avait ordonné ces supplices,
et s’opposerait peut-être, même après l’exécution de la sentence,
à ce que je vinsse modérer au moins les souffrances qui en sont la suite?
Mais l’occasion que je souhaitais, sans savoir comment la faire naître,
s’offrit bientôt d’elle-même, car j’appris que les trois amputés s’étaient
retirés à Médani Alem, église de notre quartier, voisine de notre maison,
et qu’ils me priaient de venir les panser. Je m’empressai de répondre à
une demande si conforme à mes désirs, et, muni des choses nécessaires,
je me rendis auprès d’eux.
Les églises d’Abyssinie, toutes construites sur le même modèle, sont
généralement placéesau milieu d’une enceinte qui sert de cimetière aux
chrétiens. Cette enceinte, entourée de grands arbres au milieu desquels
est caché l’édifice, est en outre environnée de murailles.
C’était sous une espèce de vestibule, sous la porte de 1 église, qu étaient
couchés les trois amputés au milieu de leurs femmes ; et à l’horrible
spectacle que présentaient ces trois malheureux qui, couchés sur
le dos, levaient vers moi leurs six moignons couverts de sang caillé, et
au milieu desquels les os formaient une saillie de 2 à 3 pouces au delà
des chairs, s’en joignit un plus hideux encore dont l’horreur absorba
en entier mon attention.
Près de la porte, et sur une plaque de fer semblable à celle sur laquelle
on prépare le pain, on faisait cuire de la viande, et cette viande cuite
ainsi sous les yeux des victimes, dont l’odeur frappait leur odorat, et que
leurs femmes retournaient avec indifférence, comme si c’eût été une
tranche de boeuf ou de mouton, c’étaient les trois mains et les trois pieds
amputés la veille ! On éloigna tranquillement ce plat dégoûtant pour me
laisser approcher du feu dont j’avais besoin pour panser les malades, et
tout le temps que je restai à couvrir de linge et de charpie ces plaies
affreuses laissées à nu depuis la veille, il me fallut respirer l’odeur de
cette infernale cuisine.
Comment expliquer le stoïque sang-froid des suppliciés eux-mêmes en
voyant griller cette main qui, la veille encore, pouvait serrer celle d’un
ami, ce pied qui les porta au lieu de leur torture ? Que fera-t-on ensuite
de cette chair ainsi desséchée sur le feu ? Tout cela tient à l’usage, suite
ainsi de la superstition, d’après laquelle, en pareil cas, l’amputé, après
avoir fait dessécher le membre dont on l’a privé, le met ensuite dans du
beurre pour le conserver jusqu’à la mort et le faire enterrer avec lui, afin
de se relever tout entier au jour du jugement universel.
Malgré tout mon désir d’être utile à ces malheureux, j’avais hâte de
m’éloigner d’un pareil spectacle, et après avoir couvert ces plaies de
charpie enduite d’une pommade opiacée et avoir donné à chacun une
forte dose d’opium pour qu’un sommeil léthargique vînt calmer les douleurs
atroces auxquelles ils étaient en proie, je me retirai le coeur rempli
de tristesse et de dégoût.
Je m’étais borné au pansement simple dont je viens de parler, car je
ne pouvais espérer de réunir ces plaies, dont les tissus.étaient trop courts
pour se prêter à recouvrir les surfaces osseuses mises à nu. Seul et sans
aide, par l’absence de mon ami le docteur Dillon, je devais aussi renoncer
à lier les artères cachées dans les chairs engorgées et à faire souffrir
inutilement les malades en arrachant les bandages, qui, en comprimant
les moignons, ne me laissaient craindre, au moins pour le moment, aucune
hémorragie.