
la mine un peu refroidie d’Oubié ; d’ailleurs d’aigres
paroles avaient déjà été échangées entre mes serviteurs
et ceux des envoyés. J’en conclus qu’il devenait urgent
que je partisse de Maye Talô ; mais je fus retenu par
Oubié, qui néanmoins restait avec moi dans les termes
d’une affectueuse politesse, et évitait de faire la
moindre allusion à ces propos.
J’entrepris de dresser la carte des environs, et j’envoyai
mes botanistes à Addo Séné, à une journée
de marche de là , pour m’en rapporter du café et
quelques autres plantes particulières à la localité -
ce pays est de 900 mètres moins élevé que celui où
nous étions.
Je reçus un jour la visite d’un Grec nommé Mikaël,
qui était entré en Abyssinie par le Sennaar, et y exerçait
la profession d’orfévre. Employé par Oizoro Ménen,
la mère de Ras A li, il s’était approprié une portion
de l’argent destiné à un travail qu’elle lui avait
confié ; pour punition de ce méfait, on lui avait confisqué
tout ce qu’il possédait; en sorte qu’il s’était vu
dans l’impossibilité de continuer son métier. M. Dillon,
qui se trouvait à Gondar vers cette époque, le secourut
de quelque argent. Ce Mikaël n’avait rien en lui qui
cédât à la bassesse de son caractère, si ce n’est sa misérable
apparence. Bruce a vu de pareils gens en
Abyssinie, et n’a jamais eu à s’en louer. Il venait
sans doute pour nous espionner ou nous jouer quelque
mauvais tour.
J’en jugeai ainsi parce que, après cette visite, les
envoyés redoublèrent d’activité dans leur oeuvre souterraine.
L’un surtout, l’alaka Ouelda Kidane, le plus
animé contre moi et contre Guébra Mariam, crut frapper
plus juste en s’adressant à la cupidité d’Oubié. Il
lui dit, ainsi qu’à tous les ministres, que le roi Louis-
Philippe , outre les cadeaux remis par moi, m’en avait
confié bien d’autres en or et en argent, qüe je gardais
; là-dessus il montra ceux qu’il avait reçus du ministre
et ceux que j’y avais ajoutés, savoir : un fusil,
un manteau et un tapis, disant que si c’était là sa
p a rt, à lu i, celle de son maître eût dû être beaucoup
plus riche. Il insinua particulièrement que j’avais re tenu
des pièces de soie et de mousseline.
Le 10 avril on fit de grands préparatifs pour les fêtes
de Pâques, qui devaient commencer le lendemain. De
tous côtés venaient des seigneurs pour y assister; des
envoyés mêmes de Ras Ali arrivèrent au camp.
Le jour de Pâques, on nous fit appeler à neuf heures
du matin. Tout était prêt; nous n’eûmes qu’à jouir
du coup d’oeil de l’entrée des convives, et c’était
certes ce qu’il y avait de plus curieux dans la fête.
Oubié était déjà sur son trône et avait l’oeil à tout,
comme d’ordinaire. J’ai déjà décrit ce genre de festin,
je n’y reviendrai donc pas ; mais j ’ajouterai que ce
jour-là une pompe inusitée avait été déployée, ce qui
tenait sans doute à la grande affluence d’étrangers et
de seigneurs venus de l’Amarah et des provinces gal-
las; car les projets ambitieux du chef du Semiène
sur Gondar avaient transpiré, et chacun, dans l’attente
du succès, s’empressait de lui offrir ses services.
Seuls, à l’écart, les ambassadeurs de Ras Ali faisaient