
leur étouffante, et cette affluence était peu propre à la
rendre supportable : mais ce qui servait à la combattre
d’une manière efficace, c’était la multitude dépôts de
bière et d’hydromel dont nous étions suivis, et qui, à
chaque temps de halte, essuyaient de copieuses accolades
: sans cette sage précaution de nos hôtes, c’eût
été à périr de soif.
Durant cette marche, le rôle du garçon d’honneur
brillait de tous ses avantages : assis à mule, avec des
étriers où le gros orteil seul pouvait entrer, il avait la
mariée sur les genoux, et supportait stoïquement
tout le poids de son honneur. Comme il ne pouvait
ni se reposer, ni se rafraîchir, le pauvre diable me
sembla avoir la mariée surajoutée au supplice de
Tantale.
Arrivés à Béeza, les nouveaux mariés devaient se renfermer
dans un tete-à-tete qui dure plus ou moins,
suivant le rang, et qui varie de quinze jours à trois
mois. Pendant ce temps, les parents et quelques amis
favorisés ont seuls le droit d’entrer dans la chambre
nuptiale. Au dehors, les danses et les festins continuent,
et le public d’Abyssinie est si enclin à ce
genre de réjouissances, qu’il faut littéralement le
mettre à la porte pour s’en débarrasser.
Le mariage que nous venons de déerire n’est que
temporel, et admet le divorce; au bout d’un certain
temps, si les époux n’ont reconnu entre eux aucun
genre d incompatibilités, ils songent à s’unir de liens
indissolubles, et c’est l’Église qui les noue par la communion.
Cette époque est variable ; elle arrive ordinairement
après que la mariée est sortie de la fumée. Ceci
a trait à une pratique singulière des femmes d’Abyssinie.
Après ce premier temps d’intimité conjugale dont
nous avons parlé, l’épouse retourne dans la maison de
son p ère, et reste trois mois sans avoir de communications
avec son mari. Durant tout ce temps, elle se tient
dans un appartement écarté, recouverte d’une étoffe de
laine, à laquelle une seule ouverture est pratiquée
pour la tête ; dessous cette couverture sont allumées
un grand nombre de branches vertes d’un bois odorant.
La fumée attaque l’épiderme et le détruit , e t , les
trois mois expirés, la jeune femme sort avec une peau
neuve, plus blanche et plus douce que la première.
Cette opération épuise beaucoup, et la mère ainsi
que les soeurs d’une femme mise dans la fumée, n’ont
d’autre occupation que de lui préparer des petites
boulettes des mets les plus succulents, qu’elles lui
fourrent dans la bouche, absolument comme on fait en
Gascogne pour engraisser les volailles. L’opération de
la fumée est l’héroïsme de la coquetterie féminine ; il
n’y a pas de petite-maîtresse en Europe qui se résignerait
à rester trois mois sans bouger, pour avoir la peau
un peu plus blanche.
Nous étions restés quelques jours à Béeza, non pas
seulement à cause de cette noce, mais aussi par indécision
touchant le côté où il fallait diriger notre marche ;
car l’état de désordre du Tigré allait toujours croissant,
par suite de l’incertitude qui régnait sur le véritable
sort d’Oubié et de son armée. Mille versions contradic