
J’avais aussi été frappé du calme dans lequel se trouvaient ces trois
hommes ainsi mutilés. Tous, quoique leur figure exprimât une vive
souffrance, avaient le pouls régulier, l’esprit sain ; se prêtaient autant
qu’ils le pouvaient aux mouvements que nécessitait leur pansement, et,
soutenant eux-mêmes leurs membres amputés, causaient librement entre
eux et se donnaient mutuellement des conseils sur la position qui devait
m’être le plus commode.
Le soir, je leur fis prendre à chacun deux nouveaux grains d’extrait
d’opium.
L’opération avait été faite le 7, et le premier pansement le 8. Le 9 au
matin, je les trouvai sans fièvre, sans céphalalgie ; le pouls était seulement
un peu plus fort qu’à l'état normal ; ils avaient dormi, ne souffraient
que très-peu, et me remercièrent presque en riant des soins que
je leur donnais.
Je leur fis prendre deux nouveaux grains d’opium pour entretenir un
calme que j’étais si peu en droit d’espérer, car il ne faut pas croire qu’il
m’eût été permis de les soumettre à des soins hygiéniques. Couchés à terre
sur un cuir, exposés la nuit au vent et à l’humidité, le jour au courant
d’air d’une porte souvent ouverte ; prenant de la nourriture comme s’ils
n’eussent été atteints que de la plus simple blessure, ils m’offraient
dans l’état presque parfait de leur santé générale et dans leur peu de
sensibilité physique un phénomène bien fait pour bouleverser les théories
admises en Europe, et auxquelles des observations nombreuses de cas
pareils ne me permettaient pas de croire qu’il pût se présenter d’aussi
frappantes exceptions.
On continuait, comme la veille, à sécher les membres coupés, et j’eus
la fatale chance d’assister encore les deux jours suivants à ce hideux
spectacle.
Le 10, les plaies ayant été dépansées malgré mon ordre, je les trouvai
couvertes de vers. La suppuration commençait à s’établir, et il n’y
avait eu aucune fièvre traumatique. La douleur était assez vive ; il y
avait des élancements dans les moignons , mais le pouls et la langue
étaient à l’état normal ; nulle douleur épigastrique. Compresses imbibées
dans une solution d’opium et d’extrait de ratanhia; pilules de deux grains
d’opium.
Le 11, élancements très-douloureux dans les moignons ; un peu de céphalalgie
; peau légèrement chaude ; pouls un peu élevé. Fonctions de
l’appareil digestif toujours normales. Ces deux nuits ont été bonnes. Il
n’y a qu’un peu d’agacement général et surtout local ; du reste, aucun
des accidents traumatiques, même les plus ordinaires dans des cas où il
n’y a pas d’aussi vastes plaies.
Le 42 , sensibilité et agacement général très-grand; absence de céphalalgie,
pouls et langue à l’état normal; insomnie; suppuration
bonne, engorgement léger des moignons. Pas la moindre hémorragie.
Même pansement : seulement, pour se conformer à l’usage du pays, les
malades arrosent fréquemment l’appareil avec du beurre fondu.
Forcé d’aller deux jours au camp, je ne revois les malades que le 16.
Pendant cette période, des vers se sont de nouveau développés dans les
plaies ; les douleurs sont vives ; il en résulte de l’insomnie, de la céphalalgie,
quoique cependant le pouls, la langue et les fonctions digestives
soient normales.
Les moignons présentent l’aspect suivant : la peau forme une ligne
circulaire au delà de laquelle les chairs sont boursouflées en forme de
champignon, blafardes, un peu sèches. La suppuration est peu abondante,
mais bien liée. Au' fond, on aperçoit les surfaces articulaires; les
unes couvertes de leurs cartilages encore blancs, polis, humides; les
autres, surtout aux pieds, dont les os font plus de saillie, noirâtres et
dénudées de leurs cartilages.
Continuation des pansements avec l’opium et le ratanhia. Je laisse
aux malades de quoi se panser, et n’y retourne que huit jours après.
Le 25, je trouve, à mon grand étonnement, que, sans que la peau soit
venue recouvrir les plaies, ce qui était impossible par l’absence de lambeau,
les six moignons sont presque entièrement cicatrisés. Il s’est formé
une cicatrice de toute pièce. C’est une membrane rougeâtre comme les
cicatrices récentes, sans exsudation et peu sensible au toucher. Il n’y a
que quelques points où il reste encore une légère suppuration, surtout
aux endroits où sont les os que l’on voit au fond de ces espèces de culs-
de-sac. Leurs cartilages sont moins blancs, polis, humides. Un seul
malade auquel on a laissé l’astragale, dont la saillie, très-prononcée au
delà des chairs, n’a pu être recouverte, présente un os noir, sec, nécrosé,
et par ce motif sa guérison sera beaucoup plus longue. Tous ces moignons
ont la forme d’un champignon à surface arrondie en demi-sphère, polie,
luisante, rougeâtre comme la muqueuse des lèvres.
Cette cicatrice, qui s’est formée de toutes pièces en dix-huit jours,
est-elle due au pansement par le ratanhia opiacé, qui aurait agi comme
les chlorures pour les ulcères? Il n’existe aucune douleur; le sommeil