
de temps qui restait jusqu’au coucher du soleil, pour
rassembler du bois; car il nous fallait entretenir des
feux, à cause des bêtes fauves. Cette nuit-là les hyènes
poussèrent l’audace jusqu’à s’approcher à quelques pas
des brasiers, et nous fûmes plusieurs fois obligés de
les en éloigner à coups de fusil.
En quittant cette station, nous franchîmes une chaîne
qui se trouvait à notre gauche, pour redescendre encore
dans une vallée plus basse que les précédentes, et qui,
au bout de deux heures, nous conduisit à une espèce
de bassin où viennent aboutir plusieurs autres vallées
qui y amènent leurs eaux. Cet endroit s’appelle Me-
deumnar, nom que les Tigréens donnent à toute jonction
de plusieurs eaux. Dans les pays gallas ce nom
se change en celui de Djeumma.
Nous commencions à rencontrer quelques villages
chohos; c’est plutôt camps qu’il faudrait dire, car les
habitations ne s’en composent que de charpentes d’osier,
disposées en hémisphère, et recouvertes de cuirs ou
de nattes en jonc : les Chohos peuvent les transporter
d’un endroit à un au tre , et il n’est pas rare de voir
ainsi des villages entiers se mouvant à dos de boeufs.
Quand nous passions dans leur voisinage, les habitants
sortaient pour nous voir et causer avec notre guide ; ils
paraissent remplis de douceur et de bienveillance.
Quelques temps après avoir dépassé ces villages, nous
fîmes une halte pour déjeuner ; à ce moment même
nous aperçûmes un troupeau d’antilopes; nous en
tuâmes une, nous la dépeçâmes immédiatement, et,
après en avoir mis quelques morceaux à part pour
nous, ainsi que les cornes et la peau, nous donnâmes
le reste aux Chohos. Nous nous apprêtions à déposer
nos morceaux de viande sur un arbre de l’espèce des
euphorbes, lorsque les habitants s’empressèrent de
nous crier de n’en rien faire, parce que le contact
seul de cette plante empoisonne. Plusieurs espèces
analogues de cette contrée ont ainsi des propriétés vénéneuses
extrêmement actives.
Nous étions enfin dans la vallée d’Aïlate, où se réunissent
, pendant la saison des pluies, presque tous les
troupeaux appartenant aux différentes tribus chohos ;
les habitants de la frontière du Seraé et de l’Amacène
font aussi descendre les leurs, à l’époque où les pluies
cessent sur le plateau pour commencer dans les basses
régions. Rien ne pourrait donc être comparé à la quantité
de bestiaux que nous apercevions sur notre route,
pas même ceux des pampas de l’Amérique du sud.
La plaine d’Aïlate semblait être le plus beau pays du
monde; mais, dans la saison sèche, ce sol^ que nous
voyions alors couvert de verdure, se convertit en
poussière fine, empreinte de salpêtre, qui pénètre
la peau, et détermine quelquefois des plaies. Les
feuilles des arbres ont disparu, les branches sont
noircies ; on croirait avoir sous les yeux les ravages
d’un incendie. Toute l’eau est également ta rie ,
sauf dans quelques mares fétides. Tous les habitants
se hâtent d’abandonner cette campagne désolée, et
d’emmener leurs troupeaux sur le plateau, laissant
tranquilles possesseurs de la place les lions, et autres
animaux féroces.