
coup, et se prit à dire que les Européens agissaient,
au lieu de se vanter comme des femmes; que cette
provocation était ridicule et ne signifiait rien, attendu
que nous étions des hommes de science, venus pour
faire toute autre chose que d’écouter les fanfaronnades
d’ivrognes qui se donnent en spectacle à la multitude,
et souvent fuient au jour du combat.
Cette apostrophe n’eut pas le don de plaire; elle
valut à son auteur l’ordre immédiat de sortir; et peut-
être, sans mon intervention, notre chaud défenseur
eût-il encore reçu quelques coups de bâton.
J’étais sincèrement fâché de ce qui venait d’arriver.
Cette journée eut une fâcheuse influence sur notre
considération à la cour. Les envoyés redoublèrent de
calomnies ; Adgo se joignit à eux : ils firent si bien,
qu’Oubié, irrité déjà contre Guébra Mariam pour sa
malencontreuse sortie, voulut lui faire couper la
langue. La francomanie de notre poëte était aussi par
trop imprudente. Il allait, disant partout à qui voulait
l’entendre, que les princes d’Abyssinie n’étaient que
des mendiants; que son pays n’était peuplé que de
sauvages incapables de se livrer à autre chose qu’au
brigandage et à la paresse; que l’Europe, tout au contraire,
ne semblait pas peuplée d’hommes, mais de
génies supérieurs, auxquels tous les secrets de la terre
avaient été révélés : «Tout, chez nous autres Abyssins, »
disait-il, « indique la chute profonde de l’homme,
lorsque après sa faute son âme est devenue sujette de
son enveloppe de boue, tandis que chez les Européens
l’ame semble quitter la matière et reconquérir le ciel.
L’Européen (c’est toujours Guébra Mariam qui parle)
ne meurt p a s, car après lui reste son image représentée
par le pinceau, le marbre ou le bronze; et il
laisse aussi sa pensée écrite dans ses livres. »
On voit que Guébra Mariam poétisait ainsi des
idées qui, pour être belles et larges, n’en étaient pas
plus patriotiques. Elles devaient aboutir à lui faire
un méchant parti auprès d’un homme comme Oubié;
cependant, à ma considération, ce prince daigna lui
faire grâce de tous mauvais traitements; mais il me
pria, en retour, de ne pas lui donner accès dans ma
maison. Je répondis qu’il n’y demeurerait pas à poste
fixe, mais que je ne voulais pas l’empêcher de me rendre
visite selon son bon plaisir. Alors Oubié l’exila, et lui
enjoignit de se rendre à Gondar, où demeurait sa
famille. Je fis quelques cadeaux à ce pauvre garçon,
et lui donnai en outre 11 lhalers pour faire le voyage
de Messoah, où je l’engageai à se rendre ; j ’y ajoutai
une lettre de recommandation pour M. Dégoutin '.
J e me dispensai de me rendre aux fêtes suivantes,
qui durèrent encore huit jours, prétextant le besoin
que j’avais d’écrire et d’étudier le pays. La faculté de
rëster chez moi me fut bien laissée ; mais, sous l’apparence
d’un vif intérêt pour ma santé, qui n’aurait pas
permis, disait-on, après de si grandes fatigues, que
’ M. Dégoutin accueillit en effet Guébra Mariam ; mais il s’empressa
d’écrire en France qu’il avait chez lui, comme domestique, un des ambassadeurs
que jlavais conduits à Paris. Quoi qu’il en soit de l’assertion de
M. Dégoutin, le lecteur se rappellera que Guébra Mariam n’était pas
ambassadeur, mais écrivain de l’ambassade.