
dit le cours du torrent. Nous l’avions perdu de vue,
mais nous l’entendîmes encore une fois rugir. Quelques
moments après la pluie cessa de tomber et le
ciel s’éclaircit. Plusieurs d’entre nous prirent un peu
de repos, tandis que les autres veillaient à l’entretien
des feux.
Nos messagers revinrent sans avoir pu rien découvrir.
Cette incertitude était affreuse : je pris le parti
de les laisser sur les lieux, pour recueillir des informations,
et d’aller sur-le-champ à Messoah, demander
au gouverneur, ainsi qu’au naïb, de faire faire des
recherches qui seraient plus efficaces que les nôtres,
si elles avaient quelques chances de l’être. Nous nous
mîmes en route à deux heures du matin et arrivâmes
à Arkiko le jour même. Le naïb s’étant empressé de
satisfaire à notre demande, je partis aussitôt pour
Messoah dans un canot du gouverneur qui m’attendait
au débarcadère. Je trouvai Aïdin Aga dans les
mêmes excellentes dispositions qu’à notre première
rencontre; il m’offrit de loger chez lui ou chez Hussein
Effendi; je choisis mon ancienne demeure, et je
résolus d’y attendre huit jours des nouvelles de Ga-
brioud; mais je n’eus pas même la satisfaction d’espérer
aussi longtemps : le lendemain soir, mon guide
et mon domestique, restés en arrière, vinrent me
rapporter des lambeaux des vêtements du pauvre garçon,
qu’on avait trouvés, avec son fusil, à côté de
quelques débris d’os. Le fusil, qui était à double coup,
portant baïonnette, était lacéré en plusieurs endroits
et la baïonnette était tordue, circonstances qui témoignaient
assez que l’infortuné avait cherché à se
défendre. Quoique je fusse pour ainsi dire préparé
à cette horrible évidence, elle ne m’en saisit pas
moins d’une douleur poignante; et lorsque je songeais
surtout que j ’avais v u , à dix pas de moi, le
lion tout repu de la chair de mon malheureux drog-
man et se désaltérant après son sanglant festin, je
frissonnai involontairement, et ne trouvai rien de plus
épouvantable que cet atroce genre de mort.
Rien ne nous retenant plus à Messoah, je fis mes
dispositions pour le départ; mais, en ce moment, je
fus saisi des réclamations des Abyssins, qui prétendirent
que je ne pouvais me passer d’un interprète, et
m’engagèrent à prendre, en place de Gabrioud, Adgo,
que je n’avais pu empêcher de nous suivre jusqu’à
Messoah. Un autre Abyssin s’était joint, en quelque
sorte, à notre expédition, également sans que je
l’eusse permis; celui-ci s’appelait Guebra Mariam,
avait quelque littérature abyssine, et était l’élève de
M. Gobât, le missionnaire protestant, qui a fait une
relation de son séjour en Abyssinie : les envoyés
demandèrent aussi pour lui la faveur d’être attaché
à l’ambassade en qualité de secrétaire. Bien que l’adjonction
de ces deux hommes ne me parût pas indispensable,
et que pour l’un d’eux, pour Adgo, elle
me fût particulièrement désagréable, comme je n’avais
pas de sérieuses raisons à y opposer, j’y consentis,
voulant d’ailleurs éviter toute contestation avec
les envoyés, que nos deux solliciteurs avaient eu
l’adresse de mettre entièrement dans leurs intérêts.