
jarres d’hydromel pour célébrer le dernier jour passé
à Aver Semakha; et, le soir venu, ils nous donnèrent
le spectacle d’une touchante cérémonie : chacun d’eux
s’avança au pied de notre divan, la pierre sur le cou,
et demandant pardon de l’hésitation qu’il avait manifestée
à nous suivre.
« Dillon interrompit les génuflexions, et leur dit :
« Ce n’est pas cela qu’il me faut; vous êtes les serviteurs
des Français! Allons, debout, et la Marseillaise ! » Car
tous nos gens savaient cet hymne national : nous le
leur avions appris; et bien qu’ils le chantassent,
comme dit le poète, de manière à rendre envieuse une
orfraie, ce souvenir de la patrie nous faisait encore
verser des larmes d’attendrissement.
« Le lendemain nous partîmes le coeur plein d’espérance.
« Nous avions un grand bagage scientifique, car
nous comptions passer plusieurs jours dans notre exploration.
Notre suite se composait de deux guides et
de vingt-quatre domestiques, dont douze étaient armés
de fusils.
« Nous traversâmes rapidement le district d’Addi-
Onfito, ne nous arrêtant que le temps nécessaire pour
relever notre route et les hauts sommets de la chaîne
du Semiène, qui, malgré la distance où nous en étions,
nous montraient distinctement leurs découpures.
<f Jusqu’au village d’Addi Rouira, il ne nous arriva
rien de remarquable. Là, le bruit s’était tout à coup
répandu que des Européens, ayant encouru la colère
d’Oubié, étaient en fuite, et avaient l’intention de traverser
le Mareb pour s’échapper par le Séraé. Toute
la population du village sortit pour s’opposer à notre
passage. Nous n’avions plus affaire à cette classe
commerçante des villes du Tigré, que le mouvement
des caravanes et le contact d’une foule d’étrangers ont
à demi civilisée : c’étaient des sauvages, ne devant le
peu de supériorité qu’ils avaient sur leurs voisins, les
nègres Chankallas, qu’à la religion chrétienne, dont
ils observent quelques pratiques.
« Ils s’avancèrent vers nous en poussant des cris
féroces; les femmes s’en mêlaient, et n’étaient pas les
moins acharnées. Nous ne savions en vérité ce qui les
poussait à tant d’ardeur et de rage contre des gens
inoffensifs. Fort heureusement, ils n’avaient pas
d’armes à feu, sinon l’attaque eût suivi de près les
vociférations : mais nos ennemis s’arrêtèrent à l’aspect
de nos fusils.
« Nos hommes, excités par cette agression injuste,
furent les premiers à diminuer la distance qui les séparait
des sauvages habitants de Rouira, malgré la disproportion
du nombre. Tâcho etBaïro, surtout, jeunes
garçons de quatorze à quinze ans, étaient exaspérés, et
s’avancèrent entre les deux partis, défiant l’ennemi,
et tout prêts à entamer l’action. Dillon fut obligé
de lés brutaliser pour les ramener. Cependant notre
bonne contenance imposa aux gens de Rouira; ils devinrent
plus traitables, et bientôt après nous pûmes
entamer une négociation par le moyen du soldat d’Oubié
qui nous accompagnait, mais qui, ignorant la
langue tigréenne, n’avait pu jusque-là nous être d’une