
Néanmoins, les récentes affaires de Syrie avaient
causé dans la ville une grande agitation, heureusement
contenue par la présence de Méhémet Ali. Celui-ci
avait bien eu la tentation de faire sortir sa flotte, au
risque de tout ce qui pouvait s’ensuivre, et les conseils
du consul général de France avaient seuls pu le
retenir. Le pacha d’Égyp te n’en montra pas moins, dans
ces circonstances, une modération qu’on peut également
attribuer à sa générosité ou à la crainte du ressentiment
des Anglais; toujours est-il que non-seulement
il fit garantir les établissements O de ses ennemis
de la fureur de la populace et respecter le paquebot
l’ Oriental, qui se trouvait dans le port juste au moment
du blocus, mais encore il ne porta aucun obstacle au
service des dépêches de la malle anglaise par la voie de
Suez. 11 est fâcheux que nos voisins d’outre-Manche
soient trop accoutumés à ces marques de déférence de
la part des nations secondaires pour qu’elles aient le
moindre poids dans leurs délibérations, alors qu’ils
décident du sort de ces mêmes nations.
Je restai à Alexandrie juste le temps d’obtenir un
firman de Méhémet Ali, une huitaine de jours à peu
près; ce firman enjoignait au gouverneur .de Cosseir
de me fournir une barque pour Djeddah. Je fis le
voyage jusqu’au Caire par une des plus fortes crues
du Nil qu’on eût jamais vues : un grand nombre de
villages avaient été entraînés par les eaux. Ce désastre
venant se joindre aux autres causes de misère qui
affligeaient la population des campagnes, l’avait réduite
à la dernière extrémité; il n’était pas rare de voir des
femmes courir toutes nues sur le rivage en implorant
la charité des voyageurs.
Dans l’attente du firman, afin d’éviter des frais inutiles,
j ’avais fait prendre les devants à tout mon monde .-
je le retrouvai au Caire, logé dans une maison du
quartier copte, en face de l’église. J’allai, aussitôt
arrivé, rendre visite à notre consul, M. de Bourville,
qui m’accueillit parfaitement, et fut pour nous plein
de procédés pendant tout le temps de notre séjour.
11 m’apprit tout d’abord qu’Angelo, renvoyé par
M. Petit pour chercher de nouveaux fonds, était
alors dans la ville : je revis bientôt ce fidèle serviteur,
qui ne m’apprit rien de plus récent, touchant mes
compagnons, que ce que je savais déjà par leurs
lettres.
J’eus l’occasion de rendre visite à quelques Européens
de distinction, et notamment à MM. Linan et Lambert,
deux compatriotes : le premier remplissait les fonctions
d’ingénieur en chef, et le second celles de directeur de
l’École polytechnique. Ce fut également au Caire
que je rencontrai pour la première fois M. Blondel,
consul général de Belgique en Égypte, qui était
envoyé par son gouvernement pour explorer l’Abyssinie
: son départ devait suivre le nôtre de quelques
jours.
Les esprits n’étaient pas moins exaltés au Caire qu’à
Alexandrie, et le pacha en était à se repentir d’une
mesure qu’il avait prise peut-être un peu trop précipitamment,
à l’origine de ses différends avec les puissances
européennes ; je veux parler de la création