
comptions passer la saison des pluies. Cette ville
étant un centre de faciles communications avec les
autres contrées de l’Abyssinie, nous pouvions y
réunir tous les renseignements dont nous avions besoin
pour la suite de notre exploration. Nous nous
mîmes donc en route dans la direction du S.-S.-O.,
emmenant Betléem comme intendant. ( Voir Y I t in é raire*
) Durant quatre journées de marche, qui séparent
Halaye d’Adoua, nous n’eûmes qu’à nous louer
de 'l’accueil des naturels, à l’exception toutefois des
habitants d’Éguela. Ce dernier district est cependant
un des plus riches du Tigré; mais, placé sur le passage
de toutes les caravanes, il a de trop fréquentes
occasions de pratiquer l’hospitalité pour que cette
vertu ne s’émousse pas un peu par l’exercice.
Cette absence absolue de bonne volonté nous réduisit
à la nécessité de coucher à la belle étoile, sur
des pierres symétriquement disposées par les caravanes,
précaution rendue indispensable par une espèce
de fourmis fort incommodes, nommées dekond eki, qui
s’introduisent dans les vêtements et les cheveux des
personnes qui dorment à terre. La morsure de ces
insectes est insupportable.
Un malheur plus sérieux nous était arrivé dans cette
journée démarché: nous avions perdu, sur la route,
la mule qui portait notre argent, et, malgré nos recherches,
il nous avait été impossible de la retrouver. Nous
nous arrêtâmes pendant un jour sans en avoir de nouvelles,
et notre drogman Angelo employa ce temps à
exhaler sa mauvaise humeur contre les Abyssins, qui
lui vantaient cependant leur pays comme un Eldorado
, et se récriaient au contraire sur la pauvreté des
fellahs d’Égypte. Bientôt une vive discussion s’engagea,
et le pauvre Angelo, seul contre tous, commençait
à manquer d’arguments, lorsqu’il aperçut les
porteurs de nos bagages qui, réunis en groupe, à petite
distance, jetaient un regard d’envie sur les débris
d’un gigot que notre Égyptien achevait de dépecer avec
son appétit ordinaire. — Ah! ah! dit-il à ses antagonistes,
votre pays, tenez, vous allez en juger! et il jeta
l’os au milieu de la foule des porteurs : tous se précipitèrent
à l’instant, se poussant, se culbutant et se battant
pour s’en emparer. Angelo se tordait de r ire , et
les Abyssins humiliés éclataient en imprécations
contre leurs gourmands compatriotes, qui n’en tenaient
aucun compte, et n’abandonnèrent l’os que parfaitement
rongé.
Nous reprîmes notre route, pensant que la protection
d Oubié serait plus efficace que toutes nos démarches
pour retrouver notre mule, et nous entrâmes ,
deux jours après, à Adoua, où notre intendant Betléem
nous fit descendre chez un eélèbre orfèvre arménien,
nommé Hadjy Joannès, qui devait nous louer une
maison.
Malgré la richesse de ce personnage , son habitation
n’était guère plus confortable, ni mieux disposée que la
plupart des demeures abyssines ; seulement j ’y aperçus
des tables, des verres et des assiettes, avec une vive
satisfaction : l’Europe avait passé par là , et je la retrouvais.
Hadjy Joannès me reçut avec une extrême affabi