
force de me tenir debout. M. de Rhodes se mettait
en quatre pour me procurer quelque soulagement;
mais il lui manquait les remèdes les plus indispensables.
Nous eûmes continuellement du vent contraire ;
mais les brises étaient faibles, et à l’aide du courant
nous allions encore assez vite avec la rame. Chaque
soir nous nous arrêtions auprès d’un village; nous
passions la nuit amarrés au bord du fleuve, et le matin
nous étions réveillés par le chant du coq, et la
voix fraîche des jeunes filles qui venaient quérir
l’eau pour les ablutions.
Nous arrivâmes au Caire le 5 mars ; j’étais trop
faible pour débarquer; M. de Rhodes alla me chercher
quelques médicaments. MM. Feret et Galli-
nier, officiers d’état-major, envoyés en Abyssinie
par le ministre de la guerre, étaient au Caire depuis
quelque temps pour y apprendre l’arabe; ils vinrent
me faire une visite et me demander quélques renseignements.
Ils m’apprirent qu’il y avait eu pendant
mon absence deux changements de ministère, et que
M. Thiers avait actuellement la présidence du conseil,
M. l’amiral Roussin le portefeuille de la marine, et
M. le général Cubières celui de la guerre.
Le lendemain nous partîmes du Caire, et arrivâmes
le 12 à Alexandrie. J’allai, aussitôt débarqué, rendre
visite à M. Cochelet, e t, selon qu’il en fut convenu
entre nous, je lui adressai, par lettre, une demande
de passage gratuit à bord d’un des paquebots de
la Méditerranée. Notre consul me témoigna, en cette
circonstance, la plus extrême bienveillance, et s’empressa
de donner des ordres conformes à mes désirs.
Le lendemain, je me séparai de M. le docteur de
Rhodes, qui se rendait à Antoura, à bord d’un bâtiment
de commerce. Je lui avais beaucoup d’obligations,
non-seulement pour les bons soins qu il m avait
prodigués pendant que j’etais malade, mais encore
pour le charme de sa société pendant près de trois
mois d’un triste et pénible voyage. J’ai dit que notre
compatriote était encore sous l’influence d’un grand
chagrin ; ce souvenir répandait sur son esprit et sa
conversation une teinte mélancolique qui, avec la
bonté qui faisait le fond de son caractère, n’était
qu’un attrait de plus. Nous nous serrâmes la main,
en nous souhaitant bon voyage, et en nous disant cet
au revoir si pénible quand il est si difficile qu’il se
réalise.
Pendant les quelques jours que je passai à Alexandrie
, en attendant le départ du paquebot, je me logeai
au couvent de Terre-Sainte. J’étais toujours malade, et
ne pus pas montrer la ville aux Abyssins. Nous nous
embarquâmes le 17 pour Syra. Je leur avais fait donner
une chambre à p a r t, afin que leur manque
d’usage ne pût choquer ni déranger personne. Mais la
précaution était inutile, car non-seulement ils ne commirent
aucune indiscrétion, mais encore leur bonne
tenue et la politesse de leurs manières furent remarquées
de tout le monde. Ils ne témoignaient pas non
plus l’indifférence ordinaire aux Orientaux : ils questionnaient
beaucoup, et ne se lassaient point d’admirer