
core, on les avait affublés de chiffons de drap rouge.
M. Petit reconnut parmi ces drôles celui qu’il avait
vu, quelques jours auparavant, couper pieds et mains,
sur la place du Marché, avec autant d’indifférence
que de dextérité. Derrière eux, on égorgeait des boeufs
pour le festin : une nombreuse valetaille entourait
les bouchers, et se disputait les débris avec ni
plus ni moins de retenue que des dogues affamés.
Plus loin, à l’écart, on voyait des tables en fer qui servaient
de brasier, et sur lesquelles on faisait rôtir
les pièces de viande qui n’étaient pas destinées à être
mangées crues : cette partie de l’art culinaire appartient
aux hommes; les bouillis et les sauces sont dans
les attributions féminines. Deux huissiers, baguettes
en main, en signe de leurs fonctions, gardaient la
porte de la grande salle de réception ou aderache, et
faisaient ranger les convives sur huit files avant de
les introduire. On nous fit entrer par le salon réservé
aux ministres seuls et à quelques dames de la cour. Il
communiquait à l’aderache par une seule ouverture
dont le trône d’Oubié occupait le milieu, ce qui faisait
que ce prince était à la fois dans l’une et l’autre pièce.
Tous les grands officiers de sa maison étaient rangés
debout derrière son trône, le sabre au côté. A notre
entrée, il se détourna, nous donna le bonjour, et commanda
que l’on nous servît immédiatement à déjeuner,
suivant notre goût. Nous étions placés auprès des
courtisanes, mises avec toute la recherche du luxe abyssin,
c’est-à-dire avec robes et surtouts brodés de soie,
épingle d’or dans les cheveux, bracelets d’argent doré
aux poignets, chaînettes de même métal aux chevilles,
et colliers à plusieurs cylindres en argent renfermant
des sachets; le tout couronné par d’élégantes coiffures
beurées, qui faisaient valoir, dans leur variété, les
plus agaçants minois de mauricaudes que j ’eusse vus.
A peine avions-nous eu le temps de repaître nos
yeux de ce joli tableau, bien digne d’intéresser le plus
raffiné même des Européens, que les trompettes, mêlant
leur fracas à celui des nagarits, vinrent donner le-
signal du dîner. Aussitôt les huit rangs que nous
avions vus se forxner dans la cour, s’ébranlèrent, et,
a leur entree dans la salle, se divisèrent en deux colonnes,
de manière à se partager également entre les
deux cotes de la table. Lorsque les têtes de colonnes
furent arrivées au fond de la salle, tout le monde ayant
degaîné et se tenant au port d’armes, fit face à la table,
et s’assit sur quatre rangs en conservant le même
ordre. Alors les cuisinières furent appelées, et la suite
du repas s accomplit comme nous l’avons déjà décrit,
sauf qu à la fin les soldats, animés par de copieuses
libations, entonnèrent quelques refrains guerriers I
quelques-uns même vinrent se camper fièrement vis-
à-vis le trône, pour vanter au Roi leurs anciens services,
et ceux qu ils étaient encore prêts à lui rendre.
Pendant cette journée, Oubié fut pour nous plein
d’attentions, et dans le peu de mots qu’il eut le loisir
de nous adresser, je remarquai sa constante préoccupation
de l’effet que les cérémonies de son pays produisaient
sur nous et de l’idée que nous nous faisions de
sa puissance personnelle. Cette tournure d’esprit nous