
Je crus remarquer que son moral était surtout affecté 1
et la maison où il se trouvait n’était pas propre à le
relever, quoiqu’elle pût passer pour belle en Abyssinie
: c’était un vrai tombeau. Le jour n’y pénétrait que
par la porte; un exhaussement en terre argileuse formait
l’emplacement du l i t , et un trou dans le sol celui
de la cheminée. Dès le lendemain, je lui fis préparer un
lit au grand air pour l’y transporter. En le voyant
au jour, il me fit l’effet d’un spectre, tant les ravages
de cette terrible maladie avaient été profonds.
Je lui pris la main, que je pressai en silence, et nous
restâmes longtemps sans prononcer une parole. J’attendis
qu’il me questionnât : il avait besoin de se
raviver aux souvenirs de la famille et de la patrie, et
j ’étais heureux de lui répondre par de bonnes nouvelles;
car, en effet, j’avais laissé bien portants tous
ceux qu’il affectionnait.
Je restai huit jours auprès du malade, et je crus
remarquer que ma présence avait causé dans son état
une révolution favorable; c a r, depuis six mois que
durait cette cruelle convalescence, elle n’avait jamais
manifesté une amélioration aussi sensible. Ce n’est pas
que Petit ait manqué de soins empressés; c’est au
contraire ici le lieu de rendre un juste tribut d’éloges
au dévouement des Européens qui se trouvaient alors
en Abyssinie, notamment à M. Rouget, compagnon
de MM. Féret et Galinier, qui ne cessa de prodiguer
à Petit les soins les plus affectueux. Pareille louange
fut méritée par nos serviteurs abyssins : dans cette
grande débâcle qui a suivi la malheureuse expédition
du Mareb, ils ont montré une honnêteté à
toute épreuve, et qui était plutôt le fait de fils pieux
que de domestiques à gages. L’un d’eux, surtout,
un nommé Nabiou, a été admirable. Pendant six
mois il a veillé sans cesse au chevet de Petit; jour et
nuit il était à ses côtés, se livrant, sans paraître y
prendre garde, aux soins les plus repoussants : frères
ou fils n’eussent pas mieux fait. Et qu’on ne croie pas
que cet homme fût poussé par le besoin de son salaire;
car sa famille était dans l’aisance, et d’ailleurs il
aurait toujours trouvé à vivre moins péniblement au
service d’un Abyssin. Le devoir et l’affection ont
seuls parlé chez lui. Ce pauvre garçon était fou de la
danse ; il n’y avait rien de plus comique et de plus
touchant à la fois que de le voir à la veillée, lorsque
ses camarades prenaient le plaisir de cet exercice, et
que le son de la musique venait à ses oreilles ; il manifestait
alors une grande agitation; il allait et venait,
partagé entre la ferme volonté de ne pas abandonner
son maître, et l’ardent désir de se mêler aux
plaisirs de ses amis. Mais bientôt il n’y tenait plus, ses
pieds s’animaient malgré lui, et, se retirant dans un
coin, il dansait tout seul en silence, pour ne pas troubler
le repos du malade.
Avant de m’éloigner, je demandai au supérieur
du couvent de Maye Berazio, situé dans le voisinage
et dans une exposition convenable, de vouloir bien recevoir
le docteur jusqu’à parfaite guérison. La chose
fut convenue, et je ne partis pas avant d’avoir vu le malade
parfaitement installé.