
sonnes. J’en fus d’autant plus contrarié qu’il m’était
impossible de faire moi-même le voyage de Gondar,
car la santé de M. Petit ne permettait pas encore que
je le laissasse seul à Adoua.
Mes messagers, en revenant, avaient passé par le couvent
de Maye Bérazio, et avaient vu le memeurié En-
gûéda, l’hôte bienveillant du docteur Petit, maltraité
et même enchaîné par la soldatesque. On l’accusait
d’avoir eu des rapports immoraux avec une femme;
mais le véritable motif de cette persécution était dans ses
grandes richesses, que convoitait un des chefs puissants
de l’armée d’Oubié. L’important service que ce moine
avait rendu à M. Petit valait bien quelque réciprocité ;
aussi, dès que je fus instruit de sa fâcheuse position,
je m’empressai de me rendre au camp pour intercéder
en sa faveur. Malheureusement j’étais avec Oubié dans
des termes assez délicats pour ne pouvoir m’adresser
directement à lui; mais je m’assurai du concours
de plusieurs personnes influentes dans le conseil, et
j’allai moi-même faire une visite au prisonnier, qui
ne me parut nullement affecté de son malheur, et
espérait entrer bientôt en accommodement avec son
persécuteur. 11 ne m’en remercia pas moins de ma
démarche ; la vue des provisions que je lui apportais
exalta surtout sa reconnaissance, car les prisonniers
en ce pays-ci ont rarement le nécessaire. Cei
honnête homme poussa le désintéressement jusqu’à
nous engager à ne pas trop nous montrer ses amis, de
peur de nous susciter des inimitiés. « Il vaut mieux,
me d it-il, vous adresser directement à l’âfa négousse
Ouelda Guiorguis, mon oppresseur, et en obtenir
quelque concession, que de vous mettre à dos un
homme aussi puissant que lui. Un peu d ’argent me
tirera mieux d’affaire, ajouta le memeurié, qu’une
lutte où je finirais toujours par succomber. Ouelda
Guiorguis agit tortueusement; il m’a fait calomnier
par mes confrères pour avoir occasion de m’extorquer
de l’argent. Quand il aura obtenu ce qu’il désire,
il me laissera libre, et je saurai bien à mon tour me
vènger et de lui et de ceux qui luî ont servi d’instruments.
Je conclus de ces paroles et du sang-froid avec lequel
elles furent prononcées que le plus directement
intéressé dans cette affaire n’y jouait pas encore son
rôle : c’était le bon peuple qui, en cette circonstance
comme toujours, paierait les frais de la guerre : une
contribution frappée sur les terres dépendantes du couvent
aurait bientôt comblé le déficit dans la fortune de
notre homme, qui, en se roidissant contre l’extorsion,
courait grand risque de perdre davantage, et même
sa place ; car ce Ouelda Guiorguis me fit l’effet d’un
trop fin matois pour ne pas avoir, au préalable, entouré
Oubié de toutes les préventions qui pouvaient
lui être avantageuses.
Je quittai le memeurié Enguéda tout à fait rassuré
sur son compte, et je revins à Adoua fort à temps pour
prévenir les suites fâcheusesd’unetrès-mauvaiseaffaire.
Schaffner, l’artilleur, étant sorti le jour même de mon
arrivée pour aller chasser du côté de Maye Gouagoua,
petit endroit à un mille de la ville, n’aperçut pas, en