
rait, après une pareille formalité, se refuser à ses conséquences.
Le festin tout entier s’était passé sans boire; mais,
au dessert, ou plutôt pour le dessert, les domestiques
apportèrent des bouteilles et d’immenses jarres d’hydromel
qui promettaient à mes hôtes d’amples libations,
car les Abyssins n’abandonnent jamais une
cruche à moitié pleine. Quant à moi, plus avide de
sommeil que d’hydromel, j ’allai m’étendre sur mon
cuir.
Le lendemain nous nous remîmes en route dans un
désordre habituel aux caravanes abyssines, et qu’excusait
d ailleurs la sécurité du pays que nous traversions.
Pour ne pas embarrasser notre marche, les hommes
et les bêtes de somme, chargés des bagages, étaient
partis en avant avec les porteurs d’hydromel et de
bière. Je comptai près de cent jeunes filles ou femmes
chargées de ces fardeaux, dont le poids ne s’élève pas
à moins de vingt ou vingt-cinq livres, et qu’il leur
fautporterseptoubuitheureschaquejour, à travers des
montagnes rocailleuses, hérissées de branches d’acacia.
Chose étonnante, les pieds nus de ces femmes
sont charmants déformé et n’ont aucune callosité; elles
n ont pas même l’air de songer à leur fardeau qu’elles
portent avec une grâce et une aisance étonnante, soutenu
sur leur dos par leur châle, dont les bouts sont
noués par-devant : rien n’est plus commode et plus
élégant à la fois.
Après avoir passé les collines qui ceignent le vallon
d’Assaye, nous suivîmes dans la direction de l’est une
gorge où viennent aboutir les dernières montagnes du
district d Enzate; puis nous débouchâmes dans la vallée
de Ferasse-Maye, lieu d’une bataille célèbre entre l’armée
d ’Oubié et celle deCassaye, son adversaire. Bientôt
apparut le sommet de l’Amba-Saneïty : le pays environnant
avait été ravagé par la guerre ; mais déjà on labourait
de toutes parts, et avant que la saison des pluies
fût terminée, toutes les traces des désastres auraient
disparu.
La guerre ne cause jamais de grandes pertes à l’Abyssin
. aux premières approches de l’ennemi, il met les
troupeaux à l’abri, cache son grain en terre, ët attend.
Si sa maison est brûlée, il en rebâtit une autre en deux
jours, et son mobilier n’est ni plus dispendieux ni plus
long à remplacer. La seule perte qui lui soit sensible
est celle de ses bestiaux, et, sous ce rapport, la position
en quelque sorte inaccessible des populations
d’Amba-Saneïty leur donne sur celles de la plaine un
grand avantage.
La descente de cette montagne est aussi rapide que
dangereuse : les Abyssins allaient grand train ; mais
quoique mon cheval fût indigène, il ne paraissait guère
plus rassuré que son cavalier. Vingt fois je manquai
de me rompre le cou, et ce fut avec délices qu’arrivé
au bas de cette terrible glissade, je m’assis, ou plutôt
me laissai tomber aux pieds de madame Semrette,
qui se trouvait auprès de son mari. Mes aimables hôtes
m accablèrent de questions pour connaître mon opinion
sur leur pays; tout brisé que j ’étais encore, et étourdi
par cette abominable course au clocher, je m’empressai