
par la maison même dans laquelle il avait servi. Il s’appelait
Angelo Bracha, était juif, parlait italien et arabe.
C’était un homme vif, intelligent, et très-rompu aux
affaires ; mais q u i, ayant exercé la contrebande au profit
de ses patrons1, avait gardé quelques mauvaises
habitudes de son ancienne profession : du reste, loyal,
plein de franchise et de générosité, qualités rares chez
les juifs d’Orient.
Tous les chrétiens d’Alexandrie nous blâmèrent de
ce choix; ils ne comprenaient pas, disaient-ils, que
nous pussions confier notre argent à un pareil homme ;
mais nous étions d’avis qu’il courait moins de risques
entre ses mains qu’entre celles de beaucoup d’entre
eux, et nous laissâmes dire. Ce que je voyais encore
d’avantageux dans ce choix, c’était d’avoir un serviteur
prêt à tout, familiarisé avec les moeurs des Arabes,
et capable, en maintes circonstances, de nous tirer d’un
mauvais pas. Enfin, sa famille nous était connue, et
cette circonstance nous présentait, en sa qualité même
de juif, un sûr garant de sa fidélité.
Nous prîmes en outre un petit cuisinier arabe, et
notre personnel ainsi étant composé, nous nous mîmes en
route pour le Caire, où nous devions attendre M. Dillon.
Nous nous embarquâmes sur le canal Mahmoudié, qui
conduit d’Alexandrie au Nil. Ce canal, construit par le
pacha, répond à un besoin des plus éminents. Avant
1 Avant que l’administration de la douane fût donnée à des Européens
, toutes les maisons de commerce faisaient la contrebande sur
une grande échelle, et réalisaient ainsi d’énormes bénéfices.
qu’il existât, on était obligé de gagner le Nil à travers
un désert de sable, à moins d’aller prendre à Rosette
l’embouchure du fleuve, ce qui était un voyage long et
quelquefois périlleux. Les rives du canal sont aujourd’hui
couvertes de villages, de fabriques et de magnifiques
cultures. Volney a eu raison de dire : Cultiver en
Égypte, c’est arroser.
Nous louâmes une kand ja pour faire ce trajet de
douze heures. A cette époque, il n’y avait pas encore
d’écluses au canal, et arrivés au village de Latfé, il
nous fallut transborder nos effets sur une barque du
Nil. Aujourd’hui la même barque qui sort du canal
Mahmoudié va jusqu’au Caire.
Notre navigation ne présenta aucun incident digne
d’être rapporté. La police de Méhémet Ali nous assurait
la liberté du passage, et le vent presque continuel
du nord nous faisait remonter le courant avec assez de
promptitude.
On n’a pas exagéré quand on a tant vanté la richesse
de ces bords du Nil. Rien ne saurait donner une idée
de cette magnifique végétation détachée vigoureusement
de l’azur foncé du ciel le plus pur du monde. Mais,
quel contraste dans la population de ces lieux enchantés
! Quelle misère au sein de cette fertilité ! Un groupe
de huttes en boue, une mosquée au centre, quelques
bouquets de palmiers aux alentours, telle est une ville
des bords du Nil. Vienne une forte crue, et une partie
des maisons s’en vont en détrempe. Pour le voyageur
qui a passé par Alexandrie, c’est à n’en pas croire ses
yeux : que serait-ce donc pour le lecteur tout préoc