
Chacun d’eu x , excité par les fumées de l’hydromel
et par l’ivresse des paroles, se lève à son
tour pour citer les exploits dont il s’est honoré
particulièrement à l’encontre de ces Gallas qu’Ali est
si fier de commander : ils apostrophent le Ras lui-même
dans les termes les plus insultants. L’aboune, que son
caractère aurait dû exclure d’une pareille orgie, stimule
de son propre exemple la fureur des plus animés,
et lance, à travers le choc des verres et des propos, une
excommunication diffuse sur tous les soldats de Ras
Ali. Bientôt le chant de guerre est entonné et se communique
d’une manière électrique au camp tout entier,
qui fait irruption dans la salle du banquet. Oubié veut
en vain contenir ce débordement, dont il prévoit de fâcheux
effets; mille armes se brandissent autour de lui,
semblant en vouloir a sa vie. Pâle, accablé lui-même
par les excès du festin, il est tout à coup saisi de
frayeur; il perd toute présence d’esprit ; son oeil, habitué
à fasciner les soldats, se trouble et devient impuissant
à arrêter le Dedjaz Beurou, lorsque celui-ci, sautant
sur son cheval, se précipite en criant : «A moi,
les braves ! » Ses cavaliers s’élancent après lui, et toute
1 armée suit le mouvement. Certes l’ennemi ne s’attendait
pas à une attaque aussi soudaine ; l’impétuosité
du choc renverse les quelques soldats amaréens qui
ont eu le temps de se ranger en bataille ; le reste, surpris
et terrifié, s’éparpille dans la campagne. Ali s’enfuit
et ne donne, huit jours d u ran t, aucune relâche à la
vigueur de sa course. A l’instant le camp amaréen est
livré au pillage.
Cependant Aligas Beurou, oncle de Ras Ali, jugeant
la partie de son neveu irrémédiablement perdue, rallie
quelques cavaliers et se dirige à leur tête vers le
camp du vainqueur, sans doute pour recueillir le premier
les bénéfices d’une soumission spontanée. Grande
fut sa surprise de trouver ce camp désert ; car le petit
nombre de ceux qui y étaient restés avec leur maître
n’avaient pas tardé à l’abandonner pour courir au pillage
, et Oubié se trouvait pour ainsi dire seul avec
l’aboune. Effrayés à la vue d’Aligas Beurou et de ses
cavaliers, ils vont cependant à lu i, et tandis qu’il
parle de se rendre, ils lui font eux-mêmes la proposition
de se constituer prisonniers. Il est juste de dire
qu’en ce moment quelques serviteurs d’Oubié lui présentèrent
son cheval de bataille, au moyen duquel il
aurait pu fuir, mais qu’il refusa pour ne pas laisser
l’aboune exposé seul au danger après l’y avoir engagé.
Aligas Beurou, tout heureux de se trouver vainqueur à
si bon marché, s’incline trois fois devant Oubié et le
reçoit à merci. La nouvelle ne tarde pas à s’en répandre
, et les Gallas reprenant courage, reviennent attaquer
les Tigréens, tout occupés à piller; ceux-ci, apprenant
qu’ils n’ont plus de chef, ne songent qu à
se rendre à leurs propres prisonniers. Si bien que cette
bataille, dans laquelle cent mille combattants se trouvèrent
en présence, vit en moins d’une heure la victoire
changer de mains presque sans coup férir : véritable
jeu de barres qui peut donner une idée de ce
que c’est que la guerre chez ces populations barbares.
Vers le soir toute l’armée d’Oubié était prisonnière de