
qui durait en moyenne deux heures, était en langue
arabe, et les malheureux s’imaginaient sans doute
qu’ils devaient d’autant plus crier qu’ils le comprenaient
moins.
Un courrier d’Abyssinie vint nous annoncer la mort
du Dedjaz-Confou, qui deux années auparavant avait
soutenu une lutte brillante contre les armes de Méhé-
met Ali. Ce général avait succombé aux excès de son
intempérance. Le même courrier portait aussi une
nouvelle qui m’intéressait plus vivement. Le Dedjes-
matche Oubié avait vaincu le fils de Sebagadis, et l’avait
contraint de se réfugier sur la montagne d’Amôa-
L o u le . Cette victoire rétablissait la tranquillité dans le
pays et facilitait ainsi le passage des voyageurs.
Quelques jours après je fus rejoint par mes collaborateurs
; le gouverneur leur fit une visite e't un cadeau
composé d’un mouton, d’une corbeille de citrons et
de six belles poules. Le surlendemain nous lui rendîmes
sa visite , en le priant de fournir à M. Darche
les moyens de favoriser ses recherches pour la pêche
des perles. Il s’empressa d’accéder à notre désir, et fit
venir immédiatement de l’île d’Halac une barque et
des plongeurs.
Le I er juin nous accompagnâmes notre ami jusqu’au
rivage; c’était avec un serrement de coeur et un sentiment
de profonde tristesse que nous l’abandonnions
ainsi aux hasards d’une expédition dangereuse et aux
chances plus périlleuses encore qu’il courait avec de
farouches marins que leur fanatisme seul pouvait
porter aux plus grandes extrémités. L’insalubrité du
climat, des provisions, et le manque d’eau ajoutaient
encore à toutes nos craintes, tandis que notre compagnon,
gai et souriant, s’embarquait plein de confiance.
Cette liberté d’esprit me rendait quelque peu
la mienne, car j ’ai remarqué que dans toutes les expéditions
aventureuses, la destinée semble écrite sur la
physionomie de ceux qui les affrontent.
Cependant je pressais nos préparatifs de départ; il
me tardait de pénétrer en Abyssinie, de commencer
les études qui m’amenaient dans ce pays, et de voir
Oubié, ce chef dont la renommée remplissait ces parages
, et qui par son habileté, son intelligence et le
bonheur de ses armes, était parvenu à se tailler, dans
les ruines d’un empire détruit, une puissante souveraineté.
Le 6 juin nous quittâmes Messoah, après avoir reconnu
par quelques cadeaux tous les bons procédés
dont le gouverneur nous avait comblés. Nous trouvâmes
, en débarquant sur le continent, huit chameaux
et six mules sous la conduite de deux guides
chohos, qui nous attendaient. Nous ordonnâmes le
départ, et cinq minutes nous paraissaient, devoir suffire
aux dispositions, mais il nous fallut trois heures
entières pour charger nos bêtes, et ce ne fut qu’après
d’interminables criailleries que nous parvînmes à nous
mettre en route. Nous avions ici le premier exemple de
cette loquacité malveillante qui sert si bien aux Abyssins
quand ils ont envie de vous rançonner.
Notre pas était plus accéléré que celui des caravanes
d’Égypte, et il nous fallut près de trois heures