
triste mine : Oubié, mécontent que ce prince ne lui
eût pas envoyé un présent de chevaux , ainsi qu’il
avait accoutumé, les traitait fort mal, et s’était même
départi à leur égard de sa libéralité habituelle. Cette
contrainte tranchait avec la joie expansive de l’envoyé
du Dedjaz Beurou Gocho, gouverneur du Godjam : mais
les projets de ce dernier semblaient cadrer merveilleusement
avec ceux d’Oubié. 11 en était de même pour le
gouverneur du Lasta, Aligas Farès, dont l’intérêt le
plus cher était la ruine de son parent, Ras Ali. Avec
tant d’auxiliaires, il était donc assez raisonnable
d’avoir confiance en la fortune d’Oubié, l’homme
du monde le plus propre à relier ensemble toutes ces
inimitiés, et à les absorber dans son unique profit.
Comme nous étions entrés dans le petit salon con-
tigu à la grande salle, Oubié nous tournait le dos : j ’ai
déjà parlé de cette disposition locale. Ayant appris
notre arrivée, il nous fit saluer et s’informer de notre
santé. Bientôt tous les officiers de la cour, qui étaient
là en grande tenue, firent cercle autour de nous, et
des servantes ne tardèrent pas à nous servir une collation.
11 est à noter que les timbales et les trompettes ne
cessaient de glapir à l’envie, ce q u i, peu après,
m’inspira le trè s-v if désir de m’en aller; mais la
réjouissance devant se prolonger jusqu’à cinq heures,
c’eut été à nous une trop grande impolitesse de partir
au plus tôt avant deux heures. Bientôt le bruit qui se fit
au dedans égala celui du dehors, s’il ne le couvrit point.
La scène commença en effet à s’animer, quand l’heure
de boire fut venue. Les soldats, rangés par files et debout
le long des murs, reçoivent d’immenses vases de
cuivre étamé, remplis d’un hydromel très-fermenté :
chacun de ces vases peut contenir deux litres ; néanmoins
beaucoup ne se contentent pas d’un seul vase.
C’est sous l’influence d’aussi copieuses libations qu ils
s’avancent tour à tour pour faire leurs discours homériques.
L’un, entre autres, le frère de Guébra Mariam,
se vante d’avoir arrêté seul l’armée ennemie, en un jour
de défaite; il reproche à Oubié de ne pas l’avoir récompensé;
il déblatère contre ces b alamoaV qui, dit-
il, ont toujours l’oreille du maître et se font richement
payer des services qu’ils n’ont pas rendus. Le
sujet n’était pas d’un heureux choix, à ce qu’il parut,
car les chambellans donnèrent aux huissiers l’ordre
de mettre incontinent, ce discoureur à la porte; et
comme il résistait, voulant finir son oraison, quelques
coups de bàguette lui furent administrés sur les reins,
ce qui coupa court à ses indécisions.
A celui-ci succéda un grand guerrier galla. A l’entendre,
il avait tué cinq cents hommes dans le ¡ cours
de sa carrière. 11 conclut en s’adressant aux Européens,
ét les menaça de les tailler en pièces, s’ils
venaient jamais attaquer son pays. Sur quoi Oubié, se
tournant vers nous en riant, nous demanda si nous
n’avions rien à répondre à ce belliqueux défi. Mais
au moment où je me disposait à riposter pour continuer
la plaisanterie, Guébra Mariam se leva tout à