
fait concevoir pour les seuls avantages commerciaux de
mon pays, et à l’exclusion d’aucune considération politique
; ne pouvant d’ailleurs reculer vis-à -v is des
ambassadeurs que j’avais amenés, je ne songeai pas
un instant à abandonner la mission dont je m étais
chargé, et aussitôt arrivé à Paris, je m’occupai activement,
au contraire, de la faire réussir.
Le 5 mai, je me rendis chez le ministre de la marine
, M. le baron Roussin, qui m’accueillit parfaitement
et promit de me faire obtenir une audience
du ministre des affaires étrangères pour l’entretenir
des propositions dont j’étais porteur. Le 10 m a i,
en effet, je fus mandé par le directeur de la première
division, M. Desage , et deux jours après je reçus une
lettre d’audience de M. Thiers lui-même. Je me présentai
avec les ambassadeurs abyssins. Après que
M. le ministre se fut brièvement informé des principales
circonstances de notre mission, il demanda à voir
la lettre écrite par Oubié au roi des Français, et m’engagea
à attendre la fin de la session pour lui exposer
l’affaire dans tous ses détails.
Quelques jours après nous fûmes reçus par Sa Majesté,
qui daigna faire aux envoyés le meilleur accueil.
Ceux-ci furent très-convenables dans la manière dont
ils reçurent cette haute faveur, et présentèrent les cadeaux
de leur maître. En comparant la contenance de
ces gens dans un pays qui, pour eux, devait les faire
màrcher de surprise en surprise, au rôle que jouent les
Européens dans les contrées qui choquent leurs moeurs
et leurs habitudes, je ne pouvais que donner la préférence
aux premiers, du moins sous le rapport de
la réserve et du vif sentiment des convenances. On
pourra en quelque sorte juger de la vérité de ce que
j ’avance par la traduction que je donne du journal
d’un des Abyssins, le secrétaire de l’ambassade; car
je me suis contenté de rendre le texte aussi naïvement
qu’il m’a été possible, et sans aucun commentaire
'.
* Voici quelques extraits de ce journal qui est assez volumineux et
que nous nous réservons de publier plus tard, si les circonstances nous
semblent favorables.
Extraits du Journal de Guébra Mariam.
Lorsque nous entrâmes dans le bâtiment à vapeur, à Alexandrie, nous
crûmes quitter le séjour des hommes pour celui des génies : après une
pareille merveille, il ne reste plus à voir que les cieux et l’éternité. .
De loin, on nous montra une île : c’était Malte ; elle nous parut aride et
bien pauvre ; maisune fois entrés dans le port, il nous sembla que toutes les
caravanes de l’univers s’y étaient donné rendez-vous. Les navires étaient
en si grand nombre, que le nôtre trouvait à peine la place de passer ; et
ces navires étaient couverts de gens, les uns criant,, les autres battant
le marteau, tous travaillant avec des bruits à étourdir : on aurait dit des
villages de Bouda, dans la province du Damot. Le quai était bordé de
marchands qui criaient aussi ; les cloches faisaient un égal tapage ; en
sorte que mes pauvres oreilles demandaient merci, et que tant de choses
diverses se présentaient à la fois à mes yeux, qu’ils n’y voyaient plus.
Nous ne descendîmes à terre que pour entrer dans une maison séparée
de la ville, où il nous fallut attendre vingt et un jours sans communiquer
avec les habitants, de crainte que nous n’eussions apporté le mal
d’Égypte.
Nous étions venus à Malte pendant le carême, et nous vîmes quelque
chose de magnifique. Que la grâce de Dieu nous soit toujours en aide !
Notre oeil a été émerveillé, notre oreille a été ravie; cette terre est une
terre bénie. Ma bouche ne suffirait pas à dire ce que j’ai vu et entendu ;