
avait depuis longtemps laissé ces contrées, qui sont
maintenant continuellement dévastées par le célèbre
chef de parti Guébra Rafaël, dont j ’apercevais la forteresse
ou plutôt le repaire, sur la rive gauche du
Ouéri, presque sur le bord du ravin qui encaisse cette
rivière, au sommet de l’Amba Salama.
Cette forteresse naturelle était formée par une montagne
de grès dont les flancs perpendiculaires étaient
coupés à p ic , et qu’on ne pouvait gravir qu’au moyen
de cordes. La réputation de courage et de férocité de
Guébra Rafaël, répandue dans tous les alentours,
est la meilleure garantie de l’impunité pour ses déprédations.
C’est ce même chef Guébra Rafaël qu i, à la bataille
de Ferasse Maye, livrée par Oubié à Cassaye, et
qui décida du sort du Tigré, soutint seul l’effort de
l’armée du Semiène, puis, échappant à ses ennemis,
parvint à se réfugier sur une montagne, où il a bravé
jusqu’ici la colère du vainqueur.
Mes espérances zoologiques n’ont pas été trompées
dans cette journée ; j ’ai tué un frankolin dont l’espèce
me paraît nouvelle et un secrétaire qui diffère également
de ceux du Sénégal et que les Abyssins nomment
cheval du diable. Nous avons pris' aussi deux
gazelles et une chèvre sauvage ; puis nous sommes
venus camper pour la nuit au pied du Damo, où les
parents d’Amato, notre servante boulangère, nous ont
donné l’hospitalité.
Notre chasse ne m’avait guère permis, dans cette
journée, de m’occuper de géographie; mais, au point
du jour, j ’ai gravi le flanc du Damo, l’une des montagnes
les plus élevées du Tigré, et de là j ’ai relevé les
principales chaînes que mon regard pouvait embrasser
dans le magnifique panorama qui se déroulait devant
mes yeux.
A l’orient, le Guéralta, dont le mont Megabe forme
le point le plus élevé ; l’Haramat, où l’on distingue les
montagnes célèbres d’Amba Loule et Amba Tsion,
qui servent, comme l’Amba Salama, de demeure et
de forteresse à des chefs de parti; puis la chaîne
d’Agamé qui forme de ce côté la frontière du pays
chrétien. Au sud, la montueuse province du Tembène
se découpait à l’horizon , en me cachant la vue du
Ouodjeratè ; à l’occident, je découvrais les montagnes
dentelées du Semiène.
Une des particularités qui frappe d’abord l’observateur,
dans ces contrées, c’est l’extrême facilité avec
laquelle les Abyssins ont pu faire la division de leur
pays par provinces, tant la nature a pris soin d en
tracer elle-même les limites avec précision ; tantôt,
comme dans l’Hamarat, c’est un rempart de montagnes
de grès autour d’une plaine ; tantôt un fleuve qui serpente
et entoure comme d’une ceinture une province
entière: ainsi la Gueba, qui fait littéralement une île
de la province de Tembène; laBelessa, qui avant de
se jeter dans le Taccazé, entoure le Semiène; le Ma-
reb, qui isole le Seraé du reste du Tigré.
Je suis resté soixante-douze heures sur les bords du
Ouéri, et le quatrième jour de mon départ j ’étais rentré
à Adoua et assis à la table de M. de Jacobis, qui,