
religion musulmane, qui interdit le vin. On disait ce
patriarche, qui avait été choisi à l’instigation de l’école
anglaise du Caire, fort mal disposé pour les Français.
Angélo ne nous en parlait pas encore; mais
M. Degoutin nous prévint, dans une de ses lettres,
que c’était un homme vif, emporté, tout gonflé d’importance
et de sottise, et qui avait juré de chasser
les Européens d’Abyssinie. 11 déclarait cependant n’avoir
pas eu personnellement à s’en plaindre.
Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir. La seconde
lettre d’Angélo nous annonçait que l’aboune, son excellent
am i, n’était qu’un misérable, un fourbe et un
fripon ; qu’à peine sorti de l’humble poste qu’il occupait
au Caire, où il montrait l’alphabet aux enfants
arabes élevés à l’école protestante, il nourrissait les
projets les plus ambitieux, et se croyait l’arbitre des
chefs d’Abyssinie; il ajoutait enfin que, pour donner
cours à ses velléités de despotisme, il avait fait saisir
à Hamhamo une mule et des lettres adressées par nous
à lui, Angélo. Bien entendu que nous ne prîmes pas à
la lettre les paroles de notre drogman, et ne nous arrêtâmes
à aucune opinion avant de connaître les motifs
quiravaientbrouillé si brusquement avec l’abouneaprès
une intimité comme la leur, motifs auxquels il fallait
évidemment attribuer la saisie de notre mule. Voici çe
qu’il en était, L’aboune ayant vu dans les mains d’An-
géln une pièce d’étoffe qui était fort de son goût, la lui
demanda à acheter : le prix fut débattu, et Angélo la
livra. Quelques jours après il eut besoin d’argent et
réclama la somme à l’aboune. Celui-ci le pria alors de
lui en faire cadeau, et lui promit, en retour de cette
marque d’amitié, de le favoriser dans son commerce,
et de lui faire obtenir d’Oubié des mules et toutes facilités
pour ses voyages ; il lui fit en outre l’offre de faire
passer ses marchandises dans son propre bagage. Le
marché n’était certes pas désavantageux pour notre
drogman ; mais le caractère juif prit chez lui le dessus ;
d’ailleurs il mettait en pratique les meilleures maximes
qui justifient la méfiance; il exigea donc absolument
son argent. L’aboune furieux le lui jeta en le traitant
de chien de Juif! L’autre de riposter vivement,
et de là une dispute, qu’il fit sortir encore des personnalités
où elle aurait pu être renfermée, en apostrophant
tout le clergé copte réuni, et leur disant qu’il leur
seyait mal de prendre ces airs de hauteur avec lui, qui
connaissait leur misère passée, et l’infimité de leur
extraction ; et une foule d’autres invectives que les
coptes lui rendirent avec usure : peu s’en fallut qu’on
n’en vînt aux coups. C’est par ressentiment de cette
scène, où l’aboune et sa suite n’avaient pas eu le beau
rôle , que l’embargo avait été mis sur notre mule et
nos lettres.
Dans ces conjonctures, il devenait urgent que l’un
de nous descendît à la mer pour prendre notre argent,
qu’Angélo nous rapportait d’Égypte ; quant à la mule,
je me réservai de la réclamer moi-même à l’aboune.
M. Petit, qui s’apprêtait à conduire ses collections à Mes-
soah, n’était pas encore prêt à partir; j ’avais de mon
côté un travail important à terminer : il n’y avait donc
que M. Vignaud qui fût en mesure de faire ce voyage. Il