
terranée ; car, à cet égard, peu de choses restent à connaître.
Un retard, occasionné par la violence des vents
contraires, nous fit manquer à Syrale bâtiment qui correspondait
avec le nôtre, pour nous conduire à Alexandrie.
Cette relâche forcée nous permit de voir d’assez
près la population grecque, et de juger que les idées
modernes y faisaient de rapides progrès. Les écoles de
la ville en grand nombre étaient peuplées d’enfants,
recevant dans les premiers degrés une éducation passable
; quant aux sujets assez riches pour prétendre à
des études plus élevées, ils sont envoyés en Europe,
et la majeure partie va dans nos facultés.
Syra, chef-lieu d’un département, est la première
ville de commerce du royaume. Située dans une île
stérile où l’eau est rare, elle a dû rester longtemps
sans importance et sans population; mais au temps
de la guerre des Turcs, son église catholique lui valut
la protection de la France, et elle devint ainsi le refuge
d’un grand nombre de familles qui fuyaient le
théâtre de la guerre; depuis lors, sa population n’a pas
cessé de s’accroître. Syra possédait d’ailleurs un assez
bon port, dans une situation très-propre à le faire
servir d’entrepôt aux marchandises du Levant : bientôt
toute la Grèce s’approvisionna par cette voie ; des
chantiers s’y établirent, et le nombre des bâtiments
lancés s’éleva par année jusqu’à vingt-cinq, d’un port
moyen d e 1 50 tonneaux.
Il serait difficile à une maison de commerce étrangère
de prospérer à Syra, et même dans tout autre port de la
Grèce : elle aurait à lutter contre l’esprit d’association
si puissant chez les Grecs. Quelques tentatives avortées
doivent, à cet égard, servir de leçon pour l’avenir.
Parmi les migrations qui sont venues peupler Syra,
celle des Chiotes est remarquable par la force de ce
lien moral qui a fait de tous ses membres une seule
famille, une même maison de commerce; et c’est plutôt
pour maintenir cet esprit que par un préjugé religieux
, que les Chiotes s’allient très-rarement avec les
étrangers.
Après cette courte relâche, nous .reprîmes la mer,
et le 5 janvier, à neuf heures du matin, nous reconnûmes
les approches de la terre d’Egypte. Le ciel et
l’atmosphère commençaient à produire sur nous cet
effet particulier aux climats d’Orient ; sans pouvoir
l’expliquer, nous sentions s’affaiblir en nous l’activité
intellectuelle et s’exalter au contraire la disposition
sensitive. La première vue de cet admirable ciel cause
d’abord dans l’âme un souverain calme, devant lequel
se tait toute préoccupation ; mais ce calme n’est pas
le repos; il n’amène pas la somnolence, comme les
lourdes et humides influences asiatiques : peu à peu
les idées s’éveillent; ce sont mille vagues désirs de
jouissance sans b u t, de bonheur sans nom, d’enthousiasme
sans objet. C’est en vain que l’Européen veut
reprendre la chaîne interrompue de ses réflexions, il
reste invinciblement attaché à cette surabondance
d’aspirations inconnues, et se trouve, comme je l’ai
dit d’abord, dans cette disposition singulière d’un esprit
qui peut d’autant moins penser qu’il se sent plus
exalté.