
Partant du Caire, nous remontâmes le Nil jusqu’à
Kéné. Cette ville a une population de dix mille âmes.
Située sur le chemin de la mer Rouge, elle est l’entrepôt
de toutes les céréales de la haute Égypte, qui
s’expédient dans l’Hedjaz et sur une grande partie du
littoral ; aussi est-elle une des plus riches places de
l’Egypte. Le commerce français n’a pas encore dirigé
son attention sur ce point, qui pourrait lui offrir des
débouchés avantageux.
Après trois jours de relâche, nous quittâmes Kéné
avec dix-neuf chameaux pour le transport de nos
bagages; nous avions mis des matelas sur ceux de
ces animaux qui étaient le moins chargés, et nous
étions juchés dessus tant bien que mal. Pour mon
compte, j ’avais eu la fâcheuse idée de me pendre deux
baromètres au cou, au lieu de les faire porter par nos
guides arabes, qui allaient à pied ; cette méfiance me
coûta cher : il n’y avait pas cinq minutes que nous
étions en route, lorsque mon chameau buta, et si je
réussis, en me cramponnant fortement, à ne pas me
rompre le cou, je ne pus sauver les fragiles instruments,
qui furent brisés par le choc. C’était déjà un mauvais
augure; et, pour comble, le vent brûlant du désert que
l’on appelle kramsine, soufflait depuis le matin. A cinq
milles de Kéné, se trouve un puits où l’on fait une
halte : nous fûmes obligés de la prolonger outre mesure,
car, en deux heures de marche, la chaleur nous
avait ôté toutes nos forces, et nous étions dévorés
d’une soif inextinguible.
Pendant les cinq jours qui suivirent, nous ne voyageâmesque
la nuit; il serait impossible à des Européens
de supporter la fatigue d’une marche de jour dans cette
saison, car le sol sablonneux et imprégné de salpêtre
communique par réfraction à l’atmosphère une chaleur
insupportable. Je vis en plusieurs endroits, au pied des
collines qui bordaient la vallée que nous suivions, des
traces de travaux et des inscriptions qui feraient supposer
qu’autrefois, en Égypte, les pierres étaient travaillées
sur place avant d’être transportées à leur destination.
A moitié route environ de Cosseïr, on rencontre les
débris d’une maison fortifiée, construite par les Français
pendant l’expédition d’Egypte ; on voit encore,
épars sur les sommets des collines, les vestiges de
petites tours qui servaient de vedettes à nos soldats.
Le chemin était rempli d’ossements de chameaux ;
Car grand nombre de ces animaux périssent accablés
par les fatigues et les longs jeûnes. C’est aux points
de station que l’on en rencontre le p lu s , parce que
c’est là que les chameliers les abandonnent quand ils
sont sur le point d’expirer. Aussi peut-on reconnaître
de loin l’endroit de chaque halte, à la nuée de vautours
qui tournoient constamment au-dessus.
Quoique ce désert fût sans végétation, nous rencontrions
des tribus campées, à ce qu’il paraît, à poste
fixe, car elles donnaient leurs noms aux lieux où nous
les trouvions. Mais il est impossible d’imaginer une
condition plus misérable que celle de ces gens-là: les
plus riches se formaient une tente avec des guenilles
posées sur des pieux enfoncés en terre ; la plupart n’a